La soi-disant solitude des vacances

Déc 23, 2023 par

Hatice YILDIZ

Quand nous étions enfants, nous attendions avec impatience les vacances d’été pour aller dans notre village. Notre village, qui n’est qu’à une dizaine de kilomètres, était pour nous le centre de l’amour, du respect, du plaisir et des retrouvailles avec nos proches.

Le respect que mes oncles avaient pour mes parents s’est traduit envers nous par de la compassion. Nous avions l’habitude de nous sentir spéciaux dans la petite mais paisible maison du village et de passer de très belles journées avec nos cousins.

Je n’oublierai jamais le goût de la nourriture préparée spécialement pour nous chaque jour.

Chaque matin, nous nous réveillions avec les délicieuses odeurs de crêpes, pains plats, pâtisseries et beignets, et nous consommions les repas bénis qui nous étaient servis avec appétit et joie. Tout le monde appréciait ces délices et personne ne manquait à table pour aucune raison.

La période des vacances au village était synonyme de jouir de la vie du village et de contribuer aux travaux du village. À la fin du petit-déjeuner, fait avec joie, les travaux étaient répartis selon les critères d’âge et de sexe. La répartition était si bien faite que personne ne s’y opposait et chacun rejoignait son compagnon de travail avec plaisir.

Tellement réjouis comme s’ils allaient à une fête, les garçons s’empressaient pour accomplir les travaux champêtres, pour conduire le bétail au berger et pour nettoyer les granges des animaux. Car, à la fin des travaux, il y avait des récompenses comme monter à cheval, à dos d’âne ou à bord d’un tracteur, et même prendre le volant si l’âge le permettait. Mes frères aînés ont eu leur première expérience de conduite pendant ces vacances avant l’âge de dix ans.

Les filles, par contre, accouraient aux travaux assignés par mes tantes. Celles qui étaient plus âgées s’occupaient du ménage. À cette époque, le nettoyage se faisait au balai. Pour éviter le dégagement de la poussière, le balai était d’abord mouillé et ensuite les tapis étaient soigneusement balayés.

L’une des corvées des ménagères du matin était de préparer les lampes à gaz pour le soir. C’était une tâche très importante d’essuyer soigneusement ces lampes, qui sont accrochées aux poteaux de chaque pièce à une hauteur au-delà de la tête humaine, et de les préparer pour le soir.

Ma tante faisait descendre avec précaution la lampe d’où elle était accrochée. Puis elle enlevait sa lanterne à cloche, enveloppait le chiffon spécial qu’elle avait fabriqué à partir d’une vieille étamine autour d’un bâton fin spécialement conçu et essuyait la lanterne à cloche avec des mouvements doux. De temps en temps, elle y soufflait à l’intérieur pour l’humidifier et l’essuyait soigneusement avec un chiffon propre. Pour voir si elle avait été bien nettoyée, elle la soulevait et la tenait au soleil. Quand elle était sûre que la lanterne était bien nettoyée, elle la mettait de côté. Tout en redressant la mèche de la lampe avec une petite paire de ciseaux à la main, elle contrôlait la quantité de carburant dans la chambre en verre de couleur verte. Si elle estimait que cela ne suffirait pas pour la nuit, elle en ajoutait ; puis elle tenait à nouveau la lanterne à cloche au soleil et lorsqu’elle était sûre qu’elle était assez propre, elle la replaçait dans la lampe.

Pour rendre les lampes à gaz esthétiques, des couvertures en dentelle étaient tricotées. Notre lampe à nous n’était pas ornée étant donné que je n’avais pas de cousine aussi âgée chez mes oncles pour le tricotage de dentelle ; mais chez mes tantes habitant le haut-quartier, des fourreaux colorés ornaient les mâts des lampes à huile comme des mariées. Quand je leur rendais visite, je ne pouvais détourner mes yeux des lampes aux gaines de dentelle rose, jaune et blanche accrochées aux murs blancs ou aux poteaux en bois.

Parfois, à la cuisine, nous aidions ma grand-tante à la préparation. À l’âge de sept ans seulement, j’appris à éplucher des oignons, des pommes de terre, à faire du babeurre et des œufs au plat sans casser le jaune.

Quand nous étions un peu plus grands, nous commencions à aider nos proches qui faisaient de la pâte phyllo dans le tandour. Au début de notre apprentissage, on ajoutait lentement de l’eau dans le bol de pâte, puis après, on parvenait à faire des boules de pâte. C’était le rêve de toutes les petites filles de monter sur la planche et de manier le rouleau à pâtisserie. Parce que c’était la dernière leçon du chef tandouri. Les petites filles faisaient des petits cercles de boules de pâte et les donnaient ensuite aux aînés qui les transformaient en pâte phyllo. Ainsi, au bout d’un moment, ces derniers commençaient à façonner la pâte phyllo tout seuls. Mon frère a très bien réussi dans ce domaine. Moi, je n’ai jamais pu monter au stade de faire la pâte phyllo. D’ailleurs, je suis toujours incapable de façonner une pâte phyllo bien lisse.

Ces travaux routiniers, qui commençaient tôt le matin, duraient généralement jusqu’à midi. Nos après-midis étaient consacrés aux jeux ; nous jouions à divers jeux dans l’ombre. Les jeux auxquels je jouais avec mes cousins ​​– tel qu’on disait alors – se transformaient en festin. Pendant que nous jouions à la maison, les garçons plus âgés jouaient au football. Les moins âgés avaient l’habitude de nous perturber pour saboter nos jeux. Notre défunt oncle, assis plus loin, prenait énormément plaisir à nous regarder jouer, et à entendre nos plaintes incessantes auprès de notre tante à chaque fois que mes cousins venaient perturber nos jeux et s’enfuyaient pour se cacher. La sérénité et la bonne humeur avec lesquelles il nous observait sans intervenir nous apaisaient tellement.

  Quand le soir approchait, ma tante nous lavait tous, du plus petit au plus grand, et nous ramenait à la maison. On jouait et on se fatiguait tellement qu’on s’endormait à table. Mais quand nous allions au lit, nous perdions notre sommeil et commencions à jouer sur les lits soigneusement préparés. Mon frère aîné commençait à nous raconter des choses pour nous calmer. Nous nous endormions sûrement en écoutant les choses parfois effrayantes, parfois drôles qu’il nous inventait pendant des heures. Le lendemain, tout le monde s’interrogeait sur la fin du conte, et chacun racontait tout ce qu’il avait pu entendre. On riait bien…

C’était à l’occasion des vacances d’été que nous vivions ces inoubliables jours passés dans l’amour et la joie. Nous rentrions à la maison tous fatigués, mieux instruits, plus expérimentés et l’esprit plus ouvert.

Au fil des ans, il y a eu des changements forcés dans notre compréhension des vacances. Nous n’avons plus de village où aller. Nos parents, qui nous chérissaient tant, ont quitté ce monde. Que leur demeure soit le paradis !

Pour nos vacances, nous préférons les hôtels à nos villages pour des raisons alimentaires. Ces lieux construits où des centaines de personnes mangent, boivent, dorment et se lèvent ensemble, où se trouvent les meilleurs de toutes sortes de délices mondains. Tout est très luxueux et abondant. Des familles solitaires, bien que mêlées à la foule, entrent et sortent, mangent et boivent, faisant semblant de se divertir comme s’il n’y avait personne d’autre autour.

Des groupes de personnes rassemblés dans le même hall qui essaient de tuer le temps sans même se saluer, converser, et sans interaction chaleureuse.

Je n’ai jamais vu une personne avec un livre à la main pendant une semaine de vacances. Le matin, il y a quelques personnes qui fouillent dans les journaux, et c’est tout. Je n’ai pas vu de lecteur sérieux.

Comme il n’y avait pas de bibliothèque pour adultes, j’ai eu à demander un livre d’histoires pour mon petit-fils et j’ai eu froid au dos suite à cette réponse du gérant du magasin : « Personne ne m’a jamais demandé un livre jusqu’à présent ». Je parle d’un endroit où vivent des centaines de personnes avec un niveau d’instruction très élevé, un niveau socio-économique élevé et qui ont moins de cinquante ans. Ces gens qui jouissent de bienfaits mondains inestimables, mais malheureusement privés de bonnes relations humaines et peut-être même dépourvus du sens de l’éthique, pensent que les vacances consistent à passer ses jours à flâner dans le divertissement.

Dans les hôtels, on vit seul bien qu’en étant en communauté. Lorsque tu salues quelqu’un, il te regarde comme pour dire “qui es-tu”. Quand tu essaies de t’amuser avec un enfant, ses parents le tirent vers eux comme si tu allais lui faire du mal. Le niveau d’instruction des gens qui y séjournent est généralement assez élevé, et ils ont une certaine autonomie financière ; cela fait que dans cette ambiance chacun est imbu de sa personne.

Mes chers lecteurs, ces personnes dont je parle ne sont pas des étrangers, ce sont nos enfants. Parce que l’endroit où je passe mes vacances est un hôtel de luxe qui propose des services de vacances alternatifs.

Nous les avons élevés, inscrits dans les meilleures écoles, soutenus et leur avons offert toutes les opportunités pour qu’ils soient des responsables et fondent des familles ; mais malheureusement, nous n’avons pas réalisé que nous avons fait d’eux des gens asociaux loin de vivre le vrai bonheur.

Quel dommage !

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