De l’intérêt Culturel à l’intérêt Pratique

Jan 10, 2022 par

[Cemal Fedayi est né en 1967 à Gaziantep. Il a obtenu une licence en sciences politiques à l’Université d’Istanbul avant de poursuivre avec un master à l’Université de Kırıkkale et un doctorat à l’Université de Hacettepe. Il devient maître de conférences en 2011 puis professeur en 2016. Il est actuellement président du département de sciences politiques et d’administration publique de l’Université Hacettepe de Kırıkkale.]

Savoir, c’est savoir comment savoir. C’est-à-dire qu’il faut d’abord connaître la méthode, la façon d’acquérir le savoir. La plupart des lacunes prennent leur source dans la méconnaissance de la méthode. (Savoir comment savoir, correspond en fait, à ce que la science moderne appelle « apprendre à apprendre »). Une fois la méthode pleinement assimilée, il est possible de commencer à apprendre les fondements. Là encore, il est nécessaire de commencer par le commencement. Il n’est pas possible de passer à la conclusion sans lire l’introduction.

Savoir, c’est se connaître soi-même. L’objectif final du savoir, le terminus du voyage de la connaissance, doit être de se connaître soi-même. Se connaître soi-même est une tâche ardue. Il en est ainsi car la valeur de ce savoir est inestimable : celui qui se connaît soi-même connaît son Seigneur. La destination finale du long voyage du soufisme est la connaissance de Dieu (ma’rifatullah). Toute marche dont la destination n’est pas la connaissance de Dieu est fausse, futile et improductive. Le voyage commençant avec la science s’achève par le savoir. À quoi bon autant étudier si au final nous ne nous connaissons pas nous-mêmes et n’atteignons pas le véritable savoir ?

Ces dernières années, le soufisme connaît un grand intérêt, aussi bien dans les pays musulmans qu’en Occident. Nombre de livres sont écrits à ce sujet et lus par de nombreux lecteurs. Nous sommes obligés de constater que parmi les auteurs et les éditeurs s’emparant de ce sujet nombreux sont ceux souhaitant tirer un profit matériel de l’intérêt suscité par le soufisme. Il s’agit d’une triste réalité qui n’est pas notre sujet. Nous souhaitons ici nous arrêter sur la grande confusion et l’anarchie qui sont nées de cet intérêt pour le soufisme. Nous observons à ce sujet un manque flagrant de méthode. Des livres traitant de sujets profonds sont publiés alors que les bases de la religion et du soufisme ne sont pas maîtrisées. Ainsi, des personnes dénuées de toute connaissance élémentaire en matière de religion et de soufisme lisent le Futuhat ou le Fusus de Ibn Arabi pour se donner un air intellectuel. De tels livres ne devraient en réalité pas être publiés. En effet, ces livres ne sont pas destinés à l’ensemble de la population mais seulement aux plus savants. Il s’agit de lettres personnelles écrites d’érudit à érudit. La diffusion de ces ouvrages et sa lecture par n’importe qui peut avoir des conséquences désastreuses. Ainsi, par le passé une personne dénuée de toute connaissance élémentaire religieuse a écrit « Je suis Dieu » sur son compte Facebook. Il est probable que cette personne ait rencontré des sujets tels que « Anal Haqq » ou « Wahdat al-Wujud » dans un livre publié dans un but lucratif puis en ait tiré ses propres conclusions…

Un autre aspect de ce problème est le suivant. Comme le dit Yunus Emre « il n’y a pas de tariqa sans chari’a », c’est-à-dire que toute confrérie soufie repose avant tout sur les principes du droit islamique. Il s’agit de deux parties indissociables d’un tout. Nous rencontrons parfois des personnes tout à fait ignorantes, voire même opposées, à la chari’a, qui malgré cela défendent le soufisme, parlent d’amour divin ou chantent des vers du Mathnawi… Cela est dû au fait que ces personnes sont ignorantes des principes et des mœurs du soufisme. Comme le dit clairement Yunus Emre, c’est le couple formé par la chari’a et la tariqa qui permet d’atteindre la destination de ce voyage. C’est ce couple qui permet à l’être humain d’atteindre son objectif. Celui qui donne à ce couple la valeur qu’il mérite atteint également le couple vérité/connaissance résidant dans ses profondeurs. L’ordre de priorité que nous enseigne le hadith de Jibril est le suivant : d’abord l’Islam, ensuite la foi, enfin l’ihsan (l’excellence). L’ihsan consiste à adorer Dieu comme si nous le voyions, à être en permanence conscient d’être sous Sa surveillance. Ce hadith définit le soufisme. Celui qui ne franchit pas la porte de l’Islam et de la foi ne peut ne serait-ce que s’approcher des rivages de l’ihsan

Un troisième aspect est celui de la dimension pratique du soufisme. Le soufisme est par nature une pratique bien plus qu’un savoir. (Certains disent même que « le soufisme ne repose que sur la pratique ».) C’est pour cette raison que se contenter de lire des livres sur le soufisme sans le mettre en pratique ne sert à rien d’autre que d’augmenter ses connaissances à propos du soufisme. La connaissance seule, quant à elle, n’est d’aucune utilité. Selon une métaphore empruntée à Necip Fazil Kisakürek, ceux qui se contentent de lire des livres sur le soufisme ne font que lécher le bocal de miel sans profiter du délicieux contenu de celui-ci.

La pratique du soufisme ne peut se faire par soi-même en appliquant les principes lus dans des livres. Comme le dit Yunus Emre, rien n’est possible sans guide. Se contenter d’apprendre les principes du soufisme dans un livre et tenter de les mettre en pratique tout seul est contraire à la méthode soufie. Il est nécessaire de s’asseoir auprès d’un véritable guide, d’un docteur du cœur, et de mettre en pratique ses prescriptions. Le voyage de la science au savoir ne peut s’effectuer que grâce à un véritable guide. Comme le dit Yunus Emre, cette route est longue, les étapes nombreuses, il n’y a pas de passage mais de nombreux précipices… Ceux qui disent « Je vais acheter un livre et appliquer ce que j’y lirais, je n’ai pas besoin de guide » sont dans une grande erreur.

Le soufisme ne s’apprend pas dans les vers mais dans les poitrines. Le soufisme ne se lit pas, il se vit. Ainsi, le Coran, immédiatement après la foi, parle des actes. Sans actes, les connaissances en soi ou la foi seule n’ont aucune valeur.

Malgré tous ses défauts et ses erreurs, l’intérêt culturel pour le soufisme n’est pas complètement dénué d’utilité. Aussi peu soient-ils, certains sont susceptibles de transformer cet intérêt culturel en un intérêt pratique. Nous trouvons de tels exemples aussi bien chez nous qu’à l’étranger.

Ceux dont l’intention est sincère et qui cherchent véritablement trouvent. Quant à ceux dont l’intention est uniquement un divertissement culturel et un babillage intellectuel, il faut prier pour eux : que Dieu les guide dans la bonne voie et transforme leur intérêt culturel en un intérêt pratique. Il nous revient de leur montrer la vérité et de leur révéler leurs erreurs. Il est nécessaire pour cela d’appliquer le principe soufi de Nafy-u isbat (bannissement et preuve) : bannir le faux et prouver le vrai…

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