Les dires de la Civilisation

Avr 27, 2021 par

Pr. Dr. Irfan Gündüz

La civilisation, c’est le fait pour un peuple de quitter une condition primitive (un état de nature) pour progresser dans le domaine des mœurs, des connaissances, des idées. En d’autres termes, c’est être civilisé, avoir franchi un pas vers le progrès. C’est aussi abandonner le nomadisme pour une habitation stable, la vie du désert pour la vie en milieu urbain.

En langue ottomane, le mot “civilisation” fut employé pour faire allusion à la construction, l’avancée, la prospérité. Depuis le 19ème siècle jusqu’à aujourd’hui, on désigne le terme “civilisation” pour désigner l’évolution, le progrès. Son équivalent en arabe est “at-tamaddun” qui signifie déplacement et installation en milieu urbain, assimilation à la vie urbaine, urbanisation.

Ainsi, depuis le 19ème siècle, employons-nous les termes “civilisation” et “progrès” comme des synonymes, car la civilisation renvoie d’ailleurs à l’urbanité. Le terme “civilisation” fut employé pour la toute première fois en Occident par Victor Mirabeau ; ici, chez nous (en Turquie actuelle), c’est le fameux héros du « Tanzimat Fermânı » en la personne de Mustafa Rachid Pacha qui l’employa en 1757. Des années plus tard, en lieu et place de “civilisation” nous commençâmes à utiliser le slogan “Nous sommes de la communauté islamique, de la nation turque et de la civilisation Garp”.

À l’époque de l’Empire ottoman, ceux qui fortifièrent le concept de civilisation furent animés par la vision d’une civilisation islamique locale en opposition à celle qui se réclamait du christianisme ; en restant fidèles à leurs valeurs ancestrales, ils firent preuve de résistance face à la culture occidentale.

La civilisation, c’est une croyance et une vision du monde qui prennent source dans le for intérieur de chaque individu en transcendant les barrières géographiques et temporelles et qui finissent par être adoptées comme mode de vie.  De l’architecture à la musique, de la gastronomie à la vie commerciale, ce mode de vie se manifeste dans tous les domaines. La théorie du savoir, c’est la science ; et la pratique de la science, c’est la technique. Si la culture est la théorie, la civilisation serait sa pratique. L’orientation vers un but unique de la société, la systémisation des attentes individuelles et communautaires constituent une conception de la civilisation. Nous pourrions aussi définir la civilisation comme l’ensemble des efforts qui conduisirent au mode de vie qui débuta avec l’État islamique qui fut fondé dans la ville sainte et illuminée de Médine et qui fut adopté en un temps-record par tout le monde durant le “Siècle du Bonheur”, d’abord dans le for intérieur et au niveau de l’esprit, puis dans les maisons, les rues, les villages, les préfectures, les villes, les pays et dans le monde entier. Plus concrètement, c’est une philosophie qui se traduisit en mode de vie après qu’elle ait débuté à Madina al-Munawwara (Médine l’Illuminée) dans un climat de paix et de prospérité, pour se répandre ensuite en direction de toutes les contrées du monde, et dont le Saint Coran et les hadiths prophétiques demeurent la source.

En vérité, les civilisations tirent leur origine de leur religion ; tandis que les cultures tirent la leur des nations. En étudiant minutieusement l’histoire de l’humanité, l’on peut aisément percevoir qu’elle doit aux prophètes tous les progrès qu’elle a pu réaliser à travers son évolution dans le temps. En effet, l’humanité a appris l’agriculture grâce au prophète Adam (paix sur lui) ; l’expédition sur les mers débuta avec le prophète Noé (paix sur lui), la période du textile a vu le jour grâce à Enoch (paix sur lui), la révolution métallurgique et minière se réalisa avec le prophète David (paix sur lui). Eu égard à ces versets coraniques : « Nous avons appris à Noé à construire des bateaux haut comme des montagnes. » – « Nous avons fait couler le fer comme de l’eau dans les mains de David. » – « Nous avons appris à David comment tisser une armure (en faisant couler le fer dans des moules) », nous admettons que ce sont les prophètes qui furent les bâtisseurs, gardiens et réformateurs des civilisations. D’autre part, il faut signaler que la civilisation est un concept se référant au monde métaphysique alors que l’urbanité englobe le monde matériel. Dans la civilisation, il est question de valeurs telles que la sagesse, la miséricorde ; en revanche, dans l’urbanité, nous ne pouvons manquer d’observer la violence, le délire, les troubles. C’est pour ce motif que les notions de civilisation et d’urbanité ne peuvent être employées dans le même contexte. Nurettin Topçu a fait une remarque très sensible à ce sujet en affirmant ceci : « Toute nation qui n’a aucun lien avec la métaphysique ne saurait avoir de civilisation. »

Notre nation fut confrontée à des tentatives de colonisation par une civilisation dont les valeurs étaient contraires à celles de la civilisation islamique. Cette nouvelle civilisation avait pour but de détruire toutes les traces de notre civilisation en harmonie avec l’Islam. En effet, l’Islam, sans nul doute, est une civilisation qui s’adresse à l’humanité tout entière à travers sa théologie, son culte, son système de droit et sa conformité à la nature innée de l’homme. L’Islam, à l’image d’une couverture de miséricorde qui enveloppe et réchauffe en son sein toutes les créatures, est une civilisation de paix, de compassion et de tendresse qui s’offre à tous les êtres.

Les exemples les plus patents de la dépravation des mœurs et les déroutes que notre pays a connues dans sa civilisation et ses valeurs culturelles peuvent être aisément observés dans notre littérature, architecture et musique. Avec les effets des batailles et de la colonisation culturelle qui se produisirent suite à la confrontation des civilisations, nous assistons à la naissance d’une nouvelle civilisation qui nie les valeurs du passé. Est apparue une civilisation corrompue qui, en lieu et place de la croyance en la trinité, nous a planté le décor de l’islamophobie. La seule façon de résister face à ce nouveau combat, c’est de défendre la conception esthétique islamique de la vie, de perfectionner celle-ci et d’enseigner à tous la nature paisible, tendre et compatissante de l’Islam.

Dans notre vocabulaire, nous employons le terme “culture” pour faire allusion à l’exploitation de la terre. Gokalp, en s’inspirant d’un verset coranique, a utilisé le mot “agriculture” comme synonyme de culture. Les activités culturelles sont d’une importance vitale pour l’humanité. Par ailleurs, avec l’évolution du temps, le mot “culture” a bénéficié d’un autre sens dans les langues occidentales, à savoir “l’ensemble des moyens mis en œuvre par l’homme pour augmenter ses connaissances, développer et améliorer les facultés de son esprit”. Ceci dit, si nous admettons que la culture est l’ensemble de tous les savoirs à même de faciliter l’existence d’une société, la civilisation, quant à elle, représenterait l’entité physique qui répond aux besoins et attentes de cette culture. Autrement dit, la civilisation est la culture à l’état matériel. Chacune des Assemblées, des organisations juridiques et commerciales dont se servent les nations pour parvenir à leurs fins constituent la face visible des lois et concepts de leurs civilisations respectives. L’homme étant donc un composant de la société, il incarne les valeurs propres à cette société comme la foi, le savoir, l’art, le droit, les mœurs, les coutumes. En ce qui concerne la culture, elle caractérise les valeurs communes qui sont partagées au sein d’une société bien définie ; elle demeure, en quelque sorte, la notabilité spirituelle de ladite société. Ce sont d’ailleurs ces valeurs en question qui distinguent une société d’une autre.

Nous ne saurions poursuivre notre argumentation sans poser cette problématique : les civilisations doivent-elles se confronter ? Doivent-elles rivaliser entre elles en toute sécurité ? Ou doivent-elles plutôt être soumises à la concurrence ? Telles sont les questions les plus essentielles auxquelles il faut trouver une réponse. Une civilisation qui se croit puissante n’a nullement le droit d’anéantir une civilisation qu’elle jugerait plus faible. Dans un système de mondialisation, dans un monde qui se rétrécit à la superficie d’un village en raison des prouesses techniques de la télécommunication, plusieurs tentatives sont mises en place pour nous pousser à admettre la thèse selon laquelle les civilisations puissantes ont le droit de se faire prévaloir au détriment des civilisation faibles. Le remède ne réside pas dans la confrontation, mais plutôt dans la concurrence, les échanges, les propositions. Le champ d’une civilisation appartenant à l’humanité s’enrichit et s’élargit consécutivement au dialogue et à l’intensité des relations que les nations établissent entre elles. Si ce procédé interrelationnel est omis entre les nations, cela engendrerait inéluctablement leur extinction et corrélativement celle du monde.

Les confrontations et discriminations incitent à nous renfermer sur nous-mêmes et à adopter une position de défense vis-à-vis des autres ; elles sont donc synonymes de méconnaissance mutuelle. D’autre part, nous ne pouvons admettre de changements dans nos principes religieux au nom du vivre-ensemble, du dialogue, de la tolérance et de la complaisance, mais il suffit plutôt de mettre en avant la sagesse et les principes de notre croyance au détriment de l’hérésie. Si nous, musulmans, cautionnons ne serait-ce que le moindre changement en matière de croyance (profession de foi, appel à la prière) dans l’optique de plaire à ceux qui ne partagent pas notre foi, attendons-nous à notre perte imminente.

Nos expériences vécues tout au long de l’histoire démontrent en de bons points que le profit commun de l’humanité réside dans le dialogue et non dans le conflit. Toutes les civilisations qui ont marqué l’histoire de l’humanité ont établi leurs bases en procédant à l’accumulation des richesses matérielles et culturelles recueillies auprès des autres civilisations. La civilisation islamique a apporté à l’humanité d’inestimables valeurs qu’elle a sues tirer des autres civilisations. 

Afin que nous puissions résister à l’emprise de la culture occidentale, nous devons être à même de défendre, valoriser et perfectionner notre civilisation, mais aussi d’assimiler nos valeurs intrinsèques qui font de nous ce que nous sommes. La civilisation islamique est une civilisation de beauté, d’éthique et dont la source demeure la Révélation divine. Tout comme il est malséant de se vanter des privilèges contraires à nos principes religieux, il est tout aussi pitoyable de sous-estimer les valeurs propres à notre sublime civilisation. Il ne faut pas oublier qu’un avenir radieux ne se rattache pas seulement à ce qui est à venir, mais qu’il est bien évidemment aussi dépendant du passé. Ainsi donc, la voie la plus salutaire qui s’offre à nous pour rebâtir et perfectionner notre splendide civilisation, c’est de puiser dans son passé la force et l’énergie nécessaires afin de pouvoir progresser en toute sécurité et assurance.

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