L’Education Soufie est-elle possible dans un monde virtuel ?

Avr 27, 2021 par

Pr. Dr Suleyman Derin

L’environnement des nouvelles, des images et de la communication, créé par l’Internet pour les individus, s’appelle le “monde virtuel”. Certes, le monde virtuel seul ne peut être qualifié de bon ou de mauvais. Selon l’utilisateur, ce monde peut être bénéfique ou nuisible. Bien que les individus qui utilisent les opportunités du monde virtuel pour appeler les gens à la vérité et au bien – par le biais de beaux messages et/ou de vidéos – ne soient pas absents, le nombre de ceux qui emploient ce monde est peu élevé. La raison en est que les individus pénètrent habituellement dans ce domaine, non pour apprendre la science et la sagesse, mais plutôt pour s’engager dans une œuvre inutile.  Pour les passionnés qui poursuivent toujours des actions et des désirs vains, le monde d’Internet est un espace unique pour que toutes sortes de saletés y soient diffusées.

Si nous considérons la raison de ceci du point de vue soufi, l’exquise analyse de l’Imam Al-Ghazalî sur cette question est d’importance. Selon lui, l’origine de toutes les maladies de l’âme repose sur quatre éléments : la poursuite de la luxure[1], la colère et la revanche[2], le fait de séduire les gens[3]et l’acte de vouloir paraître supérieur aux yeux des autres[4]. Toutes les autres maladies spirituelles sont également causées par le mélange de ces éléments dans des proportions diverses.

Le plus grand plaisir de l’âme est d’accomplir son désir de luxure, notamment dans le but d’atteindre le sexe opposé. En ce sens, les individus qui sont captifs de leur luxure se situent encore plus bas que les animaux. Une autre maladie propre à l’homme est d’insulter les gens avec lesquels il est fâché, de faire des mauvais tours et de nuire à ses adversaires. En fait, selon l’Imam Al-Ghazalî, la vengeance contre l’ennemi est son plus grand plaisir. La faiblesse de l’âme est de tromper les gens, de vivre une vie confortable tout en les trompant. Beaucoup de faussaires qui tirent parti de l’ambition des gens pour s’enrichir utilisent l’Internet très efficacement dans l’objectif de les escroquer. Al-Rububiyya, [dans ce cas précis] – qui se situe au sommet du classement d’Al-Ghazalî – n’est autre que la divinisation de l’homme qui se prétend supérieur à ce qu’il est, ontologiquement parlant[5].

Le monde virtuel est le terrain où toutes ces faiblesses [bien-pensantes] sont le plus facilement satisfaites. Ceux qui tentent de satisfaire ces faiblesses dans le monde réel savent que ces péchés ont un prix et qu’ils peuvent craindre la critique (verbale) voire même la confrontation physique. Cependant, faire tout cela sur les réseaux sociaux et à la fois facile et gratuit. La raison en est que dans cet espace [qui nous est commun], chacun se promène avec une identité virtuelle, en somme une fausse identité. Pour ceux qui souhaitent la diffusion continuelle de films, d’images et de vidéos immorales, une grande facilité leur est donnée et, qui plus est, bon marché.

Au sujet de la pertinence du regard, l’Imam Rabbanî dit : « (Mevlânâ Yâr Muhammed) doit savoir que le cœur dépend périodiquement des sens. Inévitablement, tout ce qui est éloigné des sens est aussi éloigné du cœur. Le hadith stipulant “qui ne préserve pas ses yeux ne préserve pas son cœur” pointe vers ce niveau. C’est pourquoi les cheikhs (maîtres) de la voie ne permettent pas à leurs disciples qui en sont au début et au milieu de leur cheminement de demeurer à l’écart des discours d’un cheikh (maître) accompli[6]. »

Encore une fois, il est très facile dans le monde virtuel de lâcher sa colère sur les interlocuteurs (virtuels) en usant des pires mots que le langage permet, en trompant les gens par toutes sortes de mensonges et en se prétendant plus important que nous le sommes. C’est le monde virtuel où la vérité côtoie le mensonge, le réel et l’imagination ; l’égoïsme et la convoitise sont les agents de ce monde-là. Et quoique ce monde soit virtuel, les péchés, eux, sont réels. Et comme de nombreuses personnes suivent assidument l’exposé de nos imperfections, ces péchés sont considérés comme ayant été commis publiquement ; la sanction spirituelle n’en sera que plus conséquente. 

Alors, sommes-nous capables d’utiliser le monde virtuel en faveur du soufisme ? Sommes-nous capables de former des espaces de discussion virtuelles et d’y établir une plate-forme spirituelle ? Nombre de gens aujourd’hui utilisent le monde virtuel dans le cadre de leur emploi, des femmes l’utilisent pour effectuer des achats, des étudiants étudient dans des universités virtuelles ou visitent des mondes virtuels d’amis tels que Facebook ou Twitter. Certes, accomplir certaines des tâches susmentionnées peut être bénéfique en termes de gain de temps et d’autres aspects. Mais en termes de structure liée à la décence soufie, il semble assez difficile d’appliquer le monde virtuel au monde spirituel.

D’autant que dans l’éducation soufie, la communication se fait de cœur à cœur, d’œil à œil. Oui, l’Internet offre sans doute de nouvelles possibilités d’accéder à certaines informations – même pour suivre les discours des maîtres spirituels lorsque la déontologie est respectée – mais elles ne permettent pas le transfert direct du cœur à cœur. L’interaction spirituelle nécessite de vrais amis parfaitement réels et non virtuels. Pour cette raison, les Anciens conseillaient à leurs disciples de se fréquenter assidument et, par la même occasion, ne toléraient pas que ces derniers vivent dans l’isolement. Farid-Ud Dîn Attar a dit : « Mieux vaut converser un moment avec le peuple d’Allah que vivre cent années dans l’isolement. » On peut même affirmer que la plupart de ceux qui font aujourd’hui de très mauvaises choses au nom de l’Islam apprennent leur savoir religieux de l’Internet et d’amis virtuels. Malheureusement, on observe que ceux qui abusent du nom de l’Islam en versant du sang humain en divers lieux de la planète sont des prisonniers ignorants du monde virtuel.

Selon les règles du soufisme, les adeptes se doivent de respirer le même air pour obtenir la concordance et l’interaction spirituelles – et même manger la soupe dans le même bol. C’est le seul moyen d’aboutir à la bienséance et aux bonnes mœurs. D’autant que le dévot profite alors de la bonne parole, des sentiments relatifs au cœur, du langage du corps… bref tout lui est profitable. Même s’il participe à des conversations religieuses dans le monde virtuel, il ne profitera pas de l’état propre au gnostique ou sage parfait (‘arif).

« La grenade riante égaye tout le jardin : si tu fréquentes les saints, tu deviendras l’un deux [7]. »

« Le cœur te conduit dans le voisinage des hommes du cœur (…) Oh donne à ton cœur la nourriture de celui dont le cœur est accordé au tien ; va chercher le progrès spirituel chez celui qui est avancé[8]. »

Les Soufis nomment “imbéciles” les individus qui sur Terre ne sont pas utiles à son semblable en matière de religion. L’œuvre de l’imbécile étant de s’occuper de choses vaines et chimériques. Jadis, il était possible d’échapper à la bêtise du monde virtuel – téléphones mobiles compris – mais aujourd’hui, malheureusement, il est extrêmement difficile d’y échapper. Citant le prophète Jésus[9] comme exemple, Jâlal ud-Dîn Rumî donne le conseil suivant concernant l’imbécile :

« Enfuis-toi loin des imbéciles, quand tu vois que Jésus s’est enfui loin d’eux : combien de sang n’a-t-il pas été versé par l’association avec les imbéciles !

« L’air absorbe l’eau, petit à petit : de même l’imbécile te privera-t-il de ta religion.

« Il s’empare de ta chaleur et te donne du froid, comme celui qui met une pierre sur ton séant[10]. »

Comme Rumî le suggère, tout itinérant sur la Voie (sâlik) doit éviter la fréquentation des imbéciles et des désœuvrés, que ce soit dans le monde réel ou dans le monde virtuel. Celui-ci émousse le cerveau et le rend paresseux. Pourquoi ceux qui suivent les affaires de ce monde-là, ceux qui envoient des messages durant le prêche du Vendredi, ne peuvent-ils pas être patients, ne serait-ce qu’un petit peu, afin de rester loin de ce monde illusoire ?

En conséquence, le monde virtuel peut être utilisé en vue de partager les belles paroles des sages parfaits ou gnostiques (urafâ’), diffuser des livres religieux ou communiquer avec les frères en religion (ikhwân). Il est essentiel que dans ce monde (virtuel) nous mettions en place les plus beaux programmes. Usons de prudence cependant, ce que nous soulignons ici est le danger que peuvent rencontrer les utilisateurs s’ils s’attardent trop dans ce monde dès qu’ils y accèdent. Pour cette raison, l’itinérant sur la Voie (sâlik) doit être très discipliné lorsqu’il a accès à ce monde virtuel et, dans le même temps, faire montre de gentillesse et de courtoisie dans le monde réel. Il lui appartient d’utiliser ce monde virtuel à des fins utiles et de se protéger de l’enchantement des fausses amitiés qui se terminent par la fermeture de l’écran.


[1] behimilik.

[2] subuilik

[3] Seytanilik : diablerie ?

[4] Al-Rububiyya : La Seigneurie, la Souveraineté. La Toute-Puissance.

[5]  La notion d’Al-Rububiyya qui est une caractéristique que l’on reconnait à Allah le Très-Haut, comme dans l’expression At-Tawhid Ar-Rububiyya [Unicité de la Seigneurie), est dans notre propos pris en compte pour désigner l’homme qui se prend pour Dieu. (Commentaire de la rédaction).

[6] Lettre 117.

[7] Jâlal-ud-Dîn Rumî: Mathnawî, I, 721. Traduction Éva de Vitray-Meyerovitch.

[8] Ibid. I, 726.

[9] Sur lui la paix.

[10] Jâlal-ud-Dîn Rumî: Mathnawî, III, 2595-97.

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