L’Education du Mysticisme Islamique est-elle possible dans un Monde Virtuel ?

Jan 31, 2021 par

L’Education du Mysticisme Islamique est-elle possible dans un Monde Virtuel ?

Prof. Dr. Süleyman Derin

L’environnement des nouvelles, des images et de la communication, créé par l’Internet pour les individus, s’appelle le “monde virtuel”. Certes, le monde virtuel seul ne peut être qualifié de bon ou de mauvais. Selon l’utilisateur, ce monde peut être bénéfique ou nuisible. Bien que les individus qui utilisent les opportunités du monde virtuel pour appeler les gens à la vérité et au bien – par le biais de beaux messages et/ou de vidéos – ne soient pas absents, le nombre de ceux qui emploient ce monde est peu élevé. La raison en est que les individus pénètrent habituellement dans ce domaine, non pour apprendre la science et la sagesse, mais plutôt pour s’engager dans une œuvre inutile. Pour les passionnés qui poursuivent toujours des actions et des désirs vains, le monde d’Internet est un espace unique pour que toutes sortes de saletés y soient diffusées.
Si nous considérons la raison de ceci du point de vue du soufisme, l’exquise analyse de l’Imam Al-Ghazalî ç sur cette question est d’une importance primordiale. Selon lui, l’origine de toutes les maladies de l’âme repose sur quatre éléments : la poursuite de la luxure, la colère et la revanche, le fait de séduire les gens et l’acte de vouloir paraître supérieur aux yeux des autres. Toutes les autres maladies spirituelles sont également causées par le mélange de ces éléments dans des proportions diverses.
Le plus grand plaisir de l’âme est d’accomplir son désir de luxure, notamment dans le but d’atteindre le sexe opposé. En ce sens, les individus qui sont captifs de leur luxure se situent encore plus bas que les animaux. Une autre maladie propre à l’homme est d’insulter les gens avec lesquels il est fâché, de faire des mauvais tours et de nuire à ses adversaires.En outre, selon l’Imam Al-Ghazalî ç, la vengeance contre l’ennemi est le sommet des plaisirs. Quant à la troisième faiblesse de l’âme, c’est de tromper les gens et de mener une vie confortable tout en les trompant. Beaucoup de faussaires qui tirent parti de l’ambition des gens pour s’enrichir utilisent l’Internet très efficacement dans l’objectif de les escroquer. Al-Rububiyya , qui se situe au sommet du classement d’Al-Ghazalî ç, n’est autre que la divinisation de l’homme qui se prétend supérieur à ce qu’il est, ontologiquement parlant.
Dans ce cas, quelle est donc la relation du monde virtuel avec toutes ces faiblesses ?
Le monde virtuel est le terrain où toutes ces faiblesses [bien-pensantes] sont le plus facilement satisfaites. Ceux qui tentent de satisfaire ces faiblesses dans le monde réel savent que ces péchés ont un prix et qu’ils peuvent craindre la critique (verbale) voire même la confrontation physique. Cependant, faire tout cela sur le réseau social et à la fois facile et gratuit. La raison en est que dans cet espace [qui nous est commun], chacun se promène avec une identité virtuelle, en somme une fausse identité. Pour ceux qui souhaitent la diffusion continuelle de films, d’images et de vidéos immorales, une grande facilité leur est donnée et, qui plus est, bon marché.
Au sujet de la pertinence du regard, l’Imam Rabbanî ç dit : « Ô Muhammad e, le cœur doit savoir qu’il dépend périodiquement des sens. Inévitablement, tout ce qui est éloigné des sens est aussi éloigné du cœur. Le Hadith stipulant « Celui qui ne préserve pas ses yeux ne peut régner son cœur », pointe vers ce niveau. C’est pourquoi les Maîtres (Sheikh) des Tariqa ne permettent pas à leurs disciples qui en sont au début et au milieu de leur cheminement de demeurer à l’écart des discours d’un Maître (Sheikh) parfait. » (117ième lettre).
Encore une fois, il est très facile dans le monde virtuel de lâcher sa colère sur les interlocuteurs (virtuels) en usant des pires mots que le langage permet, en trompant les gens par toutes sortes de mensonges et en se prétendant supérieur que nous le sommes. C’est le monde virtuel où la vérité et le mensonge, le réel et l’imagination ainsi que l’égoïsme et la convoitise se côtoient. Beaucoup de gens pensent que les péchés commis dans ce domaine sont aussi virtuels, dupés par son nom. Tandis que bien que le monde soit virtuel, les péchés, eux, sont réels. Et comme de nombreuses personnes suivent assidument l’exposé de nos imperfections, ces péchés sont considérés comme ayant été commis publiquement ; la sanction spirituelle n’en sera que plus conséquente.
Alors, pouvons-nous utiliser le monde virtuel à travers l’éducation du soufisme? Sommes-nous capables de former des assises spirituelles virtuelles et d’y établir ainsi une plate-forme spirituelle ?
Nombre de gens aujourd’hui utilisent le monde virtuel dans le cadre de leur emploi, des femmes l’utilisent pour effectuer des achats, des étudiants étudient dans des universités virtuelles ou visitent des mondes virtuels d’amis tels que Facebook ou Twitter. Certes, accomplir certaines des tâches susmentionnées peut être bénéfique en termes de gain de temps et d’autres aspects. Mais en termes de structure liée à la décence soufie, il semble assez difficile d’appliquer le monde virtuel au monde spirituel.
D’autant que dans l’éducation du mysticisme islamique, la communication se fait de cœur à cœur, d’œil à œil. Effectivement, l’Internet offre sans doute de nouvelles possibilités d’accéder à certaines informations, voire même suivre les discours des Maîtres spirituels lorsque la déontologie est respectée, mais cependant, il rend le transfert direct du cœur à cœur impossible. L’interaction spirituelle nécessite de vrais amis réels et non virtuels. Pour cette raison, les pieux prédécesseurs conseillaient à leurs disciples de se fréquenter assidument et, par la même occasion, ne toléraient pas que ces derniers vivent dans l’isolement. Farid-Ud Dîn Attar ç a dit : « Mieux vaut converser un moment avec le peuple d’Allah que vivre cent années dans l’isolement. » On peut même affirmer que la plupart de ceux qui font aujourd’hui de très mauvaises choses au nom de l’Islam apprennent leur savoir religieux depuis l’Internet et d’amis virtuels. Malheureusement, on observe que ceux qui abusent du nom de l’Islam en versant du sang humain en divers lieux de la planète sont des prisonniers ignorants du monde virtuel.
Selon les règles du soufisme, les adeptes doivent respirer le même air pour obtenir la concordance et l’interaction spirituelles – et même manger la soupe dans le même bol. C’est le seul moyen d’aboutir à la bienséance et aux bonnes mœurs. D’autant que le dévot profite alors de la bonne parole, des sentiments relatifs au cœur, du langage du corps… bref tout lui est profitable. Même s’il participe à des conversations religieuses dans le monde virtuel, il ne profitera pas de l’état propre au gnostique ou sage parfait (‘arif).
« La grenade riante égaye tout le jardin : si tu fréquentes les saints, tu deviendras l’un deux.»
« Le cœur te conduit dans le voisinage des hommes du cœur. Donne à ton cœur la nourriture de celui dont le cœur est accordé au tien ; va chercher le progrès spirituel chez celui qui est avancé.»
Les Soufis qualifient “d’imbéciles” les individus qui sur Terre ne sont pas utiles à son semblable en matière de religion. L’œuvre de l’imbécile étant de s’occuper de choses vaines et chimériques. Jadis, il était possible d’échapper à la bêtise du monde virtuel – téléphones mobiles compris – mais aujourd’hui, malheureusement, il est extrêmement difficile d’y échapper.
Citant le prophète Jésus u, Jâlal ud-Dîn Rumî ç recommande d’éviter les conversations des personnes vaines à travers les expressions fortes suivantes :
« Enfuis-toi loin des imbéciles, quand tu vois que Jésus s’est enfui loin d’eux : combien de sang n’a-t-il pas été versé par l’association avec les imbéciles !
« L’air absorbe l’eau, petit à petit : de même l’imbécile te privera-t-il de ta religion.
« Il s’empare de ta chaleur et te donne du froid, comme celui qui met une pierre sur ton séant . »
Comme Rumî le suggère, tout itinérant sur la voie spirituelle (sâlik) doit éviter la fréquentation des imbéciles et des désœuvrés, que ce soit dans le monde réel ou dans le monde virtuel. Celui-ci émousse le cerveau et le rend paresseux. Ceux qui sont invétérés par ce monde illusoire, ceux qui n’ont aucune patience à passer, ne serait-ce un laps de temps, sans celui-ci, où même, ils se permettent d’envoyer des messages durant le sermon du Vendredi, comment vont-ils alors supporter une sérieuse éducation spirituelle ?
En conséquence, le monde virtuel peut être utilisé en vue de partager les belles paroles des sages parfaits ou gnostiques, diffuser des livres religieux ou communiquer avec les frères en religion (ikhwân).
Il est même essentiel que dans ce monde (virtuel) nous mettions en place les plus beaux programmes informatiques.
Un autre sujet distinct que nous soulignons ici, est le risque que les utilisateurs se confrontent lorsqu’ils s’attardent trop dans ce monde virtuel lors de leur accès à ces sites.
Pour cette raison, l’itinérant sur la voie spirituelle doit être très discipliné lorsqu’il a accès à ce monde virtuel et faire preuve de gentillesse et de courtoisie dans celui-ci, comme il le fait dans le monde réel. Il lui appartient d’utiliser ce monde virtuel dans la mesure de sa nécessité et de se protéger de l’enchantement des fausses amitiés qui se terminent par la fermeture de l’écran.

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