Juifs et Chrétiens dans le Coran et la Tradition musulmane

Jan 31, 2021 par

Juifs et Chrétiens dans le Coran et la Tradition musulmane

Musa BELFORT

I. Introduction 

Un important débat : Aujourd’hui il est plus que nécessaire d’ouvrir le dialogue et l’interconnaissance.  Bon gré, mal gré, nous sommes destinés à vivre ensemble et à construire nos sociétés. Personne ne peut prétendre comprendre une religion ou une pensée sans chercher à connaître et à saisir le cadre de référence à partir duquel il établit sa réflexion. La connaissance mutuelle est donc le cadre idéal pour commencer cette réflexion. C’est ce qu’affirme avec force le Coran :

« Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un homme et d’une femme, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entreconnaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès de Dieu, est le plus pieux… » (Sourate 49, verset 13)

Mais la bonne volonté ne suffit pas à construire le dialogue, il nous faut aussi savoir faire preuve de clarté et d’honnêteté, de franchise et de transparence, quels que soient les enjeux. Telles sont les exigences du respect, de l’échange et du savoir vivre-ensemble.

Les principes fondamentaux en islam : Pour l’unanimité des musulmans, le Coran et la Sunna (ou Tradition Prophétique) représentent les sources de l’islam. Le Coran est la Parole de Dieu révélée à l’humanité entière par l’intermédiaire de son messager Muhammad. Il est la source principale des Textes de référence et se trouve complétée par la Sunna qui comporte tout ce que le Prophète a pu dire, faire ou approuver.

Les six piliers de la foi musulmane :

1. DIEU: Les musulmans croient en Dieu et en Dieu Seul. Allah est le même Dieu que celui de la Bible. (Chateaubriand pensait que « Allah » était le Dieu spécifique du peuple arabe, comme beaucoup le pensent encore. Or, le mot « Allah » n’est que la traduction du mot Dieu, tout comme on dirait « God » en anglais ou « Dios » en espagnol. Les Arabes chrétiens et les Coptes disent Allah pour évoquer Dieu).

2. LES ANGES : Les musulmans croient à l’existence des anges.

3. LES PROPHÈTES : Les musulmans croient dans les envoyés de Dieu. Ils les respectent et les vénèrent: Jésus et Muhammad y compris, mais ils ne les adorent pas. Ils croient en un Dieu unique et n’adorent que Lui.

4. LES SAINTES ÉCRITURES : Les musulmans croient dans les Ecritures de Dieu, révélées à travers Ses prophètes. Les livres connus et révélés avant le Coran (révélé à Muhammad) sont la Thora (révélée à Moïse), les Psaumes (Zabour) (révélés à David) et l’Evangile (révélé à Jésus).

5. LE JOUR DU JUGEMENT: Les musulmans croient à la vie après la mort (après le Jour du Jugement).

6. LA PRÉDESTINATION : Les Musulmans croient que tout vient de Dieu, bon ou mauvais. Rien ne se produit sans Sa permission.

Approche apophatique : ce que les Juifs et les chrétiens ne sont pas dans le Coran et la Tradition musulmane. Comme tous les êtres humains, l’Islam respecte l’intégrité des êtres humains, notamment en matière de croyance : « Point de contrainte en religion » et « À vous votre religion et à moi la mienne » (versets coraniques).

Quant aux Juifs et aux Chrétiens, le Coran parle d’eux qu’en termes de rapprochement. Le terme employé à leur égard est celui de « Ahl al-Kitab » (les Gens du livre), terme affectueux emprunt de respect et qui, par extension, désigne les peuples qui ont reçu un livre divinement révélé (ex : zoroastrisme).

Dis : « Ô Gens du Livre, venez à une parole commune entre nous et vous : que nous n’adorions que Dieu, sans rien Lui associer, et que nous ne nous prenions point les uns les autres pour seigneurs en dehors de Dieu. » (Sourate 3, verset 64)

Le fait est là, c’est un appel à respecter un strict monothéisme (comme celui de notre père commun Abraham).

II. Les Écritures sacrées (Bible et Coran)

De par sa religion, (le musulman) est tenu de vénérer tous les envoyés de Dieu en même temps que son Prophète Muhammad, d’évoquer Noé, Abraham, Moïse et Jésus dans ses dévotions. Il doit voir dans le Judaïsme et le Christianisme des doctrines respectables de perfectionnement moral, sans oublier qu’il appartient à Dieu et à Dieu seul d’éclairer les hommes, de leur indiquer la vérité et le chemin qui mène vers Sa miséricorde :

« Telle est la direction par laquelle Dieu guide qui Il veut parmi Ses serviteurs. Mais s’ils avaient donné à Dieu des associés, alors, tout ce qu’ils auraient fait eût certainement été vain. » (Sourate 6, verset 88)

« Et Nous n’avons envoyé de Messager qu’avec la langue de son peuple, afin de les éclairer. Dieu égare qui Il veut et guide qui Il veut. Et, c’est Lui le Tout-Puissant, le Sage. » (Sourate 14, verset 4)

1. Concordance des trois Écritures

Entre la Thora, l’Évangile et le Coran, la concordance est d’abord d’ordre doctrinal : existence, unicité, transcendance, omniscience, omnipotence, liberté, sagesse de Dieu (compte non tenu de la croyance chrétienne à l’Incarnation, à la Trinité, au Péché Originel et à la Rédemption, croyance non partagée par le Judaïsme et l’Islam).

Les trois Écritures concordent par leur messianisme, leur promesse d’une résurrection avec paradis et enfer, et les principes d’un morale fondée sur la même conception du bien, du mal, de la justice, de la paix. Leurs points de vue concordent aussi sur la vocation de l’homme et de l’humanité sur terre, sur la condamnation du vice, de la violence, de l’injustice, de la haine, (qui sont des) attributs de l’impiété, sur leur mépris et leur méfiance à l’égard de la richesse, leur compassion envers les pauvres, les handicapés, leur indulgence à l’égard de la faiblesse humaine.

Cette concordance est attestée, dans les faits de la vie quotidienne et les relations humaines par une similitude de réflexes moraux chez les croyants des trois confessions révélées et un charisme commun quoique inconscient à l’égard des hommes. Elle (cette concordance) est attestée par les analogies de certains versets du Coran, de l’Évangile et de la Thora.

2. Les divergences

Les divergences qui opposent le Coran à la Thora et à l’Évangile sont d’ordre rationnel, historique, prophétologique, géographique ou légendaire.

3. Sur les livres religieux juifs

Nul ne conteste que la totalité des livres religieux juifs fût anéantie par Nabuchodonosor (587 av. J.C) en même temps que la cité sacrée (Jérusalem). La version actuelle restituée sous Josias, date du retour des Juifs après leur captivité à Babylone.

Le Coran, qui dénonce les falsifications et les interpolations dont elle a été l’objet au cours des siècles, adjure les Juifs de respecter la vérité :

« Ô enfants d’Israël, rappelez-vous Mon bienfait dont Je vous ai comblés. Si vous tenez vos engagements vis-à-vis de Moi, Je tiendrai les miens. Et c’est Moi que vous devez redouter. Et croyez à ce que J’ai fait descendre, en confirmation de ce qui était déjà avec vous; et ne soyez pas les premiers à le rejeter. Et n’échangez pas Mes révélations contre un vil prix. Et c’est Moi que vous devez craindre. Et ne mêlez pas le faux à la vérité. Ne cachez pas sciemment la vérité. » (Sourate 2, verset 40-42), admettant néanmoins que la Thora est une bonne direction, une lumière et une référence probante pour l’Islam :

 « Nous avons fait descendre la Thora dans laquelle il y a guide et lumière. C’est sur sa base que les prophètes qui se sont soumis à Dieu, ainsi que les rabbins et les docteurs jugent les affaires des Juifs. Car on leur a confié la garde du Livre de Dieu, et ils en sont les témoins. » (Sourate 5, verset 44). 

Ce qui semble d’inspiration divine, c’est le Décalogue. Le reste constitue une œuvre humaine d’une haute sagesse. Ses lacunes, ses contradictions, ses inégalités sont imputables à des rédacteurs anonymes.

En tout état de cause, ce que le croyant musulman doit considérer comme authentique et crédible dans l’Ancien Testament, c’est la proclamation de l’unicité de Dieu, l’annonce de la vie future et toutes les prescriptions relatives à la circoncision, au mariage, à la famille et à certains rites alimentaires et hygiéniques. Ce qu’il doit tenir pour apocryphe, c’est la pérennité du privilège du Peuple élu, le monopole de la prophétie et naturellement les thèses ultérieures du Judaïsme sur la Vierge Marie, Jésus et Muhammad.

4. Sur les livres religieux chrétiens

(…) Au cours des cinq premiers siècles (après la venue de Jésus), on note indéniablement une tendance en milieu chrétien à exalter la personne de Jésus, tendance qui aboutit graduellement à sa déification.

(…) Avec l’apôtre Paul, le Christianisme a pris un tournant historique et dogmatique décisif. Il a rompu avec ses racines sémitiques vers une nouvelle conception toute différente (…) C’est donc après une transformation interne de la doctrine de Jésus devenue doctrine paulinienne que les Evangiles qui normalement auraient dû la composer, ont pu être composés, soit plus de trois quarts de siècles après le rappel du Christ à Dieu.

Cette reconstruction (humaine) de la doctrine chrétienne (les écrits pauliniens) qui a servi de préfiguration à un texte essentiellement divin, réalisé a posteriori, apparaît, en effet, à l’analyse plus soucieuse de conformisme aux conceptions pauliniennes que d’authenticité et de fidélité au message de Jésus. Aussi est-elle considérée par les docteurs de l’Islam comme une « déraisonnable altération » qui ne correspond historiquement et dogmatiquement ni à une révélation divine, ni à l’enseignement de Jésus, ni même au rituel observé par celui-ci (…) :

Dis : « Ô Gens du Livre, n’exagérez pas en votre religion, en vous opposant à la vérité. Ne suivez pas les passions des gens qui se sont égarés avant cela, qui ont égaré beaucoup de monde et qui se sont égarés du chemin droit. » (Sourate 5, verset 77)

III. Comportement du Prophète de l’Islam envers  les  Gens du Livre

► Entourage judéo-chrétien du Prophète (notamment le moine Bahira et Waraqa, cousin de sa première épouse Khadidja)

Le Prophète ne polémiquait jamais avec les Gens du Livre et ne les contraignait jamais à croire.

Le Prophète invitait les Gens du Livre à embrasser la foi véritable, sans tomber dans l’idolâtrie, et à vivre selon les préceptes du Coran. Cependant il traitait ceux qui refusaient de lui obéir avec une grande gentillesse et bonté. Il laissait les Gens du Livre libres d’adorer Dieu comme ils le souhaitaient, leur permettait de continuer à observer leurs coutumes et ordonnait à son peuple de les traiter avec équité. On rapporte que le Prophète a dit: « Celui qui fait du mal à un Juif ou à un Chrétien trouvera en moi son adversaire au Jour du Jugement. »

Les textes des traités conclus par le Prophète et ses successeurs avec les chrétiens, juifs et autres communautés religieuses ont été conservés jusqu’à aujourd’hui et constituent des documents extrêmement importants. Dans le texte de l’accord qu’il avait préparé à l’intention du chrétien Ibn Harith et de ses coreligionnaires par exemple, le Prophète avait fait écrire au tout début : « La religion, les églises, les vies et les biens de tous les chrétiens vivant à l’Est sont sous la protection de Dieu et de Son Messager. Nul ne sera contraint d’embrasser l’Islam. Si un chrétien est tué ou subit un dommage, les Musulmans doivent lui venir en aide »et lut ensuite ce verset du Coran : « Et ne discutez que de la meilleure façon avec les Gens du Livre… » (Sourate 29, verset 46)

Dieu indiquait au Prophète la façon dont son peuple devait traiter les Gens du Livre :

Dis : « Discutez-vous avec nous au sujet de Dieu, alors qu’Il est notre Seigneur et le vôtre ? À nous nos actions et à vous les vôtres ! C’est à Lui que nous sommes dévoués. » (Sourate 2, verset 139)

IV.  Du statut de Dhimmi (Protégés)

Contre un impôt individuel (jizya) servant de caution, les sujets juifs, samaritains, chrétiens (dont les nestoriens), et sabéens, mais aussi, en orient, zoroastriens et en Inde, les hindous d’un État musulman peuvent exercer leur religion moyennant les termes d’un « pacte » passé avec les autorités, à l’instar du pacte d’Omar premier du genre établi au  siècle par le calife Omar pour les chrétiens de Syrie. Cet impôt trouve sa raison d’être dans le Coran. Les dhimmis ne devront pas être taxés de manière excessive, d’après un hadith le calife `Omar aurait dit en parlant de son successeur : « Je lui recommande d’appliquer les lois et règlements de Dieu et de son envoyé concernant les dhimmis et d’exiger qu’ils remplissent leur contrat complètement et de ne pas les taxer Au-delà de leurs moyens».Les droits du dhimmi sont des droits concédés, c’est-à-dire qu’ils peuvent être annulés de manière unilatérale par les autorités musulmanes. Ces droits à la vie et à la sécurité sont monnayables, il doit sans cesse les racheter par une capitation coranique, la jizya.

Le Pacte d’Umar est édicté en 717 par le calife Umar II. Il s’agit d’un traité entre Umar ben Abd al-Aziz (682-720) et les monothéistes non-musulmans, les « gens du livre », après la première conquête musulmane. Ces derniers, également appelés dhimmis, sont placés sous le régime de la dhimma.

Le texte du Pacte d’Umar tel qu’il apparaît dans l’œuvre d’Ibn Qayyim Al-Jawziyya :

 Quand les musulmans ont occupé la Grande Syrie, Omar ibn Al-Khattab a reçu une lettre de la part des chrétiens :

Nous ne construirons pas de nouveaux monastères, églises ou cellules de moines dans les villes musulmanes ni ne nous réparerons d’anciens ;

Nous conserverons nos portes ouvertes aux voyageurs. Nous fournirons gîte et couvert pendant 3 jours au voyageur musulman ;

Nous n’hébergerons pas d’espions dans nos églises ou nos habitations, ni ne dissimulerons leur présence aux musulmans ;

Nous acceptons ces conditions pour nous-mêmes et notre communauté et nous recevrons en retour une protection (dhimma) ;

Si nous violions ces termes, nous nous exposerions aux pénalités de sédition.

Textes tirés des chroniques ottomanes (concernant les Juifs)

Durant la première moitié du 14ème siècle, les Juifs ashkénazes et karaïtes fuyant les pogroms en Europe trouvèrent refuge en territoire ottoman. En 1454, le rabbin Isak Sarfati invita les Juifs européens…  « à trouver paix et bonheur sur le sol turc d’où abonde la bénédiction divine… »

Au cours de sa conquête de Constantinople, Mehmet le Conquérant fut accueilli par les Juifs byzantins comme un sauveur. Trois jours après la conquête, il envoya une lettre aux communautés juives d’Anatolie les invitant à s’installer à Istanbul et de nombreuses familles juives vinrent s’installer dans la nouvelle capitale.

Après l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492, la majorité des Juifs sépharades immigrèrent en Anatolie. Le Sultan Bayezid II ordonna aux gouverneurs de leur souhaiter cordialement la bienvenue et déclara que ceux qui maltraiteraient les immigrants seraient punis. Ainsi il sauva la vie de 3 000 000 de Juifs en ayant envoyé la marine turque en Espagne pour les recueillir.

V. Et  aujourd’hui…

Les rapports entre Juifs, Chrétiens et Musulmans ont connu de grandes fluctuations, des âges d’or comme des périodes douloureuses, dus notamment aux vicissitudes du cœur humain (la religion est une chose et l’interprétation que peuvent en faire les hommes en est une autre).

Dans le monde de la pensée islamique, il peut y avoir diverses interprétations de sens : le courant littéraliste, par exemple, en faisant une lecture restrictive, ne laisse pas de vraie place pour la discussion. À mon sens, et pour une vraie compréhension, il est nécessaire d’élaborer une lecture basée sur trois points non moins essentiels comme l’affirme l’islamologue Tariq Ramadan :

►la distance critique ;

L’interprétation contextualisée ;

La détermination du sens d’un verset à la lumière du message global.

Notre époque se prête à la rencontre et au dialogue. Le cadre républicain nous y incitant même. Pourquoi pas, pour certains, et dès ce soir, espérer changer de regard sur ces choses et pour d’autres, déjà engagés dans ce travail, approfondir davantage le regard déjà perçu. Par conséquent, quels enjeux et dans quels champs d’action  s’impliquer ?

► Travaux d’ordre théologique (nouvelle herméneutique, apologétique…) ;

► Rencontres et débats thématiques ;

► œuvres de proximité dans le cadre de l’environnement immédiat (lieu de travail, écoles…).

VI. En guise de conclusion…

Au-delà même de notre cadre de réflexion de ce soir, un appel à l’ouverture vers une humanité de paix me semble aussi davantage pressant. Réitérant cette injonction coranique : « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un homme et d’une femme, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entreconnaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès de Dieu, est le plus pieux… »

Le champ qui nous est ouvert est large et la perspective grandiose. Concernant cette dernière, je voudrais, en guise de conclusion, vous partager trois paroles venant de trois référents appartenant l’un au judaïsme, l’autre au christianisme et le dernier à l’islam :

Théo Klein : « Quelque chose d’humain nous pousse, semble-t-il, dans l’ébranlement permanent de nos existences, à finalement nous ressembler. Peut-être un jour, nous rassembler. »

Pasteur Martin Luther King : « Je fais le rêve que les hommes, un jour, se lèveront et comprendront enfin qu’ils sont faits pour vivre ensemble comme des frères… »

Amadou Hampaté Bâ : « Il n’y a pas la vérité, il y a ta vérité et ma vérité comme deux croissants de lune. Faisons en sorte de les rapprocher pour que la lumière de la lune nous éclaire. »

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