Ce qu’ils appellent la Civilisation…

Jan 31, 2021 par

Ce qu’ils appellent  la Civilisation…

Prof. Dr. İrfan GÜNDÜZ

La civilisation, c’est le fait pour un peuple de quitter une condition primitive (un état de nature) pour progresser dans le domaine des mœurs, des connaissances, des idées. Le terme civilisation (Medeniyet en Turk) est l’antonyme du terme bédouin qui consiste à abandonner le nomadisme ( la vie du désert) pour une une habitation stable en milieu urbain d’où le terme original al Khadara (la verdure) (الحَضارَة).

Dans la langue ottomane, le mot « civilisation » fut employé pour faire allusion à la construction, l’avancée, la prospérité. Quant à nous, depuis le 19ième siècle, nous utilisons ce terme tel qu’il est aujourd’hui. Ce terme possède également la même racine en langue arabe « At-Tamaddûn (التَّمَدُّن) » signifiant également le déplacement et l’installation en milieu urbain, l’assimilation à la vie urbaine et l’urbanisation.

Depuis le 19ième siècle, nous employons le terme « Medeniyet » comme synonyme de civilisation alors qu’il est synonyme d’urbanisation. La locution « civilisation » fut employée pour la toute première fois en 1757 en Occident par Victor Mirabeau. Quant à nous, elle fut utilisée par le héros commandant du Tanzimat[1], Mustafa Reşit Paşa. Puis par la suite, le slogan suivant prit sa place : « Nous sommes à la fois de la Communauté islamique, de la nation Turque et de la civilisation occidentale. ».

Au temps de l’Empire Ottoman, ceux qui avaient adopté le concept de la « civilisation » apparurent en général avec la philosophie d’une civilisation locale islamique en opposition à celle du christianisme. En restant fidèles à leurs valeurs ancestrales, ils firent preuve de résistance face à la culture occidentale.

La civilisation, c’est une croyance et une vision du monde qui prennent source dans le for intérieur de chaque individu en transcendant les barrières géographiques et temporelles, et qui finissent par être adoptées comme mode de vie. De l’architecture à la musique, de la gastronomie jusqu’à la vie commerciale, ce mode de vie se manifeste dans tous les domaines. La théorie du savoir, c’est la science; et la pratique de la science, c’est la technologie. Si la culture est la théorie, la civilisation serait sa pratique. L’orientation vers un but unique de la communauté, la systématisation des attentes individuelles et communautaires constituent une conception de la civilisation. Nous pourrions aussi définir la civilisation comme l’ensemble des efforts qui conduisirent au mode de vie qui débuta avec l’Etat islamique qui fut fondé dans la ville sainte et illuminée de Médine, et qui fut adopté dans un temps record par tout le monde durant le “siècle du bonheur“[2]  d’abord dans le for intérieur et au niveau de l’esprit, puis se répandit dans les maisons, les rues, les villages, les préfectures, les villes, les pays et vers tout le monde entier. Plus concrètement, c’est une philosophie qui se traduisit en mode de vie après qu’elle ait débuté à Médine al Mounawwara (l’illuminée) dans un climat de paix et de prospérité, puis se répandit vers toutes les contrées du monde entier et dont le Saint Coran et les hadiths prophétiques demeurent la source.

En vérité, les civilisations tirent leur origine de la religion ; tandis que les cultures, quant à elles, tirent la leur des nations. Lorsque nous étudions minutieusement la complémentarité de l’histoire de l’humanité, nous pourrons aisément percevoir que chaque développement fut initié et réalisé par les Prophètes. En effet, l’humanité a appris l’agriculture grâce au prophète Adam u, l’expédition sur les mers débuta avec le prophète Nûh (Noé) u, la période du textile a vu le jour grâce à Idris (Enoch) u, la révolution métallurgique et minière se réalisa par le biais des mains du prophète Dawûd (David) u. A travers les versets coraniques suivants, nous pouvons ainsi affirmer que les protecteurs, fondateurs et développeurs des civilisations furent les Prophètes : 

« Et pour lui, Nous avons amolli le fer » (Saba, 10)

« Et construis l’arche sous Nos yeux et d’après Notre révélation ». (Hûd, 37)

« Nous lui (Dawûd) apprîmes la fabrication des cottes de mailles ». (Les Prophètes, 80)

D’autre part, il faut signaler que la civilisation est un concept référant au monde métaphysique. D’autre part, il faut signaler que la civilisation est un concept référant au monde métaphysique; alors que l’urbanité englobe le monde matériel. Dans la civilisation, il est question des valeurs telles la sagesse, la miséricorde; par contre, dans l’urbanité, nous ne pourrions manquer d’observer la violence, le délire, les troubles. C’est pour ce motif que les notions de civilisation et d’urbanité ne peuvent être employées dans le même contexte. Nurettin TOPÇU fit une remarque très sensible à ce sujet en affirmant ceci: “Toute nation qui n’a aucun lien avec la métaphysique ne saurait avoir de civilisation“.

Notre nation fut confrontée à des tentatives de colonisation par une civilisation dont les valeurs sont contraires à celles de la civilisation islamique. Cette nouvelle civilisation avait pour but de démolir toutes les traces de notre civilisation en harmonie avec l’Islam car, l’Islam, sans nul doute, est une civilisation qui s’adresse à l’humanité toute entière à travers sa théologie, son culte, son système de droit et sa conformité à la nature innée de l’homme. Car l’Islam, à l’image d’une couverture de miséricorde qui enveloppe et réchauffe en son sein toutes les créatures, est une civilisation de paix, de compassion et de tendresse qui s’offre à tous les êtres.

Les plus patents exemples de la dépravation des mœurs et des déroutes que notre pays a connues dans sa civilisation et ses valeurs culturelles peuvent être aisément observés dans notre littérature, architecture et musique. Avec les effets des batailles et de la colonisation culturelle qui eurent lieu suite à la confrontation des civilisations, on assista à la naissance d’une nouvelle civilisation qui nie les valeurs du passé. Il est apparu une civilisation corrompue qui, en lieu et place de la croyance en la trinité, nous planta le décor de l’islamophobie. La seule façon de résister  à ce nouveau combat, c’est de défendre la conception esthétique islamique de la vie, de la perfectionner et d’enseigner à tout le monde la nature paisible, tendre et compatissante de l’Islam.

Dans notre vocabulaire, nous employons le terme “culture“ pour faire parfois allusion à l’exploitation de la terre (agriculture). En s’inspirant d’un verset coranique, Ziya Gökalp utilisa le terme « hars (حرث) labour» comme équivalent de culture car les activités agricoles sont d’une importance vitale pour l’humanité. Par ailleurs, avec l’évolution du temps, la locution “culture“ a bénéficié d’un autre sens dans les langues occidentales à savoir “ensemble des moyens mis à l’œuvre par l’homme pour augmenter ses connaissances, développer et améliorer les facultés de son esprit“.

Ceci dit, si nous admettons que la culture est l’ensemble de tous les savoirs à même de faciliter l’existence d’une communauté, la civilisation, quant à elle, représenterait l’entité physique qui répond aux besoins et attentes de cette culture. Autrement dit, la civilisation est la culture à l’état matériel. Chacune des Assemblées, des organisations juridiques et commerciales dont se servent les nations pour parvenir à leurs fins constituent la face visible des lois et concepts de leurs civilisations. L’homme étant donc un composant de la communauté, il incarne les valeurs propres à cette communauté telles la foi, le savoir, l’art, le droit, les mœurs, les coutumes. En ce qui concerne la culture, elle caractérise les valeurs communes qui sont partagées au sein d’une communauté bien définie; elle demeure, par conséquent, la personnalité spirituelle de cette dite communauté. C’est d’ailleurs ces valeurs en question qui distinguent une communauté des autres.

Nous ne saurions poursuivre notre argumentation sans poser ces questions: Les civilisations doivent-elles se heurter, être mises en confrontation, rivaliser en toute sécurité Ou plutôt être soumises à la concurrence?

Telles sont les plus capitales questions auxquelles il faut trouver une réponse.

Une civilisation qui se croit puissante n’a pas le droit d’anéantir une civilisation qu’elle juge faible. Dans un système de mondialisation, dans un monde qui se rétrécit jusqu’à la superficie d’un village grâce aux prouesses technologiques de la télécommunication, plusieurs tentatives sont mises en place pour nous pousser à admettre la thèse selon laquelle les civilisations puissantes peuvent se faire prévaloir au détriment des civilisations faibles. Le remède n’est pas dans la confrontation, mais  dans la concurrence, les échanges, les propositions. Le champ d’une civilisation commune de l’humanité s’enrichit et s’élargit suite aux dialogues et à l’intensité des relations que les nations établissent entre elles. L’omission de ce procédé interrelationnel engendrerait inéluctablement leur extinction et celle du monde.

Les confrontations et discriminations nous poussent à nous renfermer sur nous-mêmes et à adopter une position de défense vis-à-vis des autres; elles sont donc synonymes d’une méconnaissance mutuelle. D’autre part, nous ne devons pas aussi admettre des changements dans nos principes religieux au nom du vivre-ensemble, du dialogue, de la tolérance et de la complaisance, mais plutôt mettre en avant la sagesse et les principes de notre croyance au détriment de l’hérésie. Quant à nous les musulmans, si nous cautionnons le changement de notre formule de profession de foi et de l’azan (appel à la prière) dans l’optique de plaire aux Occidentaux, attendons-nous à notre perte imminente.

Nos expériences tout au long de l’histoire montrent en que le profit commun de l’humanité réside dans le dialogue. Toutes les civilisations qui ont marqué l’histoire de l’humanité établirent leurs bases en procédant à l’accumulation de richesses matérielles et culturelles recueillies des autres civilisations. La civilisation islamique apporta à l’humanité d’inestimables valeurs qu’elle a su tirer des autres civilisations; mais avec l’évolution du temps, il semble que les musulmans sont en train de marchander ces valeurs autres communautés.

Pour résister à l’emprise de la culture occidentale, nous devons défendre, valoriser et perfectionner notre civilisation, et nous anoblir en assimilant nos valeurs intrinsèques qui font de nous ce que nous sommes. La civilisation islamique est une civilisation de beauté, d’éthique dont la source demeure la révélation divine. Tout comme il est malséant que nous nous vantions de privilèges contraires à nos principes religieux, il est pitoyable de sous-estimer les valeurs propres à notre sublime civilisation. Il ne faut pas oublier que l’avenir radieux ne se rattache pas uniquement à ce qui est à venir, mais qu’il dépend bien évidemment du passé. Ainsi donc, la voie la plus salutaire et salvatrice qui s’offre à nous pour rebâtir et perfectionner notre splendide civilisation, c’est de puiser dans notre passé la force et l’énergie nécessaires afin de pouvoir progresser en toute sérénité et assurance.


[1].       Les Tanzimat furent une ère de réformes dans l’Empire ottoman. Commencée en 1839, elle s’acheva en 1876 par la promulgation de la Constitution ottomane, suivie de l’élection d’un premier Parlement ottoman

[2].          Siècle durant lequel le Bien-aimé Prophète r a vécu.

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