L’espace de vie dans la société islamique

Jan 20, 2014 par

L’espace de vie dans la société islamique

 À l’époque du Prophète Muhammad (pbsL), force est de constater que toutes sortes d’activités à caractère social se concentraient dans les mosquées et qu’à ce titre les fonctions de la mosquée étaient extrêmement étendues. Comme ces fonctions formaient un ensemble et étaient liées entre elles, nous allons tenter de les analyser par catégorie.

 1.    Les fonctions de l’État

L’islam par nature forme un ensemble indivisible avec la religion et la gouvernance. Ces deux domaines ont l’imam pour autorité et se rejoignent dans le même bâtiment (la mosquée).

Selon cette logique de séparation du pouvoir développée depuis quelques siècles, les fonctions de l’État dans le système islamique, même formées de législatif, d’exécutif et de judiciaire à ses débuts, il était question de l’union des pouvoirs. Rajoutées aux trois domaines susmentionnés, des fonctions liées à la finance et au contrôle étaient également en œuvre. En outre, la survie de la religion ainsi que le prêche aux non-musulmans faisaient partie des fonctions de l’État.

1a. Le pouvoir législatif

 Le Coran, première source de l’islam, était graduellement révélé dans la mosquée où les versets y étaient également détaillés par le Messager de Dieu lui-même (pbsL). À ce sujet, l’événement relatif au changement de qibla (direction) dans la mosquée qui eut lieu en pleine prière reste un exemple illustratif. Alors que tous se trouvaient dans l’impasse, le verset révélé à ce moment-là (al-Baqara, 2/144) constitua une direction et un indicateur pour le Prophète (pbsL) et sa communauté. Dans ses prêches, le Prophète (pbsL) mettait de l’ordre dans la vie sociale de sa communauté.

1b. Le pouvoir exécutif

 L’administration de l’État islamique autour des principes d’équité, à savoir les négociations politiques et les débats d’exercice se faisait à la mosquée. Celle-ci devenait alors un espace réservé aux activités politiques et religieuses.

La bay’a, à la fois processus d’élection et acte d’allégeance d’origine purement islamique, a connu son application à la mosquée. Quand Abû Bakr (que Dieu l’agrée) eut prononcé son prêche (khutba) et que des vœux de fidélité lui furent adressés subséquemment, il prit à ce titre la tête de l’administration. La bay’a fut également pris de la même manière à l’époque de ‘Umar et de ‘Uthman (que Dieu les agrée tous deux). Le conseil de guerre siégeait dans la mosquée ; des décisions y étaient prises et publiées. Le fait que la mosquée fût l’espace (ou le centre) du culte et de l’administration des affaires publiques entraîna les responsables musulmans à bâtir immédiatement des mosquées dans les lieux qu’ils conquéraient. Durant le règne des Omeyyades, les débats et les importantes décisions se tenaient et se prenaient dans les mosquées.

1c. Le pouvoir judiciaire

 Sa’d 38/26, verset révélé alors que le Prophète () était toujours présent à La Mecque, avait formé le noyau de l’organisation judiciaire de l’islam. Néanmoins l’arrangement légal et étatique du mécanisme judiciaire des désaccords n’était possible qu’avec l’autorité d’un État puissant alors qu’à La Mecque l’islam n’avait pas encore connu une dimension étatique structuré. Le Prophète () formait les cadres et le personnel tandis que l’Hégire fut à l’origine de l’instauration de l’État islamique avec toute son organisation administrative.

Le Prophète (pbsL) réglait à la mosquée la plupart des procès qui lui parvenaient. Kasanî Marginanî Tarablusî et Ibn Maja tâchaient d’inscrire les procès qui se déroulaient au sein de la mosquée des Califes bien-guidés et tenus en leur présence de ces derniers.

2.   Le service adoratif 

La mosquée présente également d’importantes fonctions du point de vue de la nature du lieu où se pratique le service adoratif (ou service cultuel). Le mot « mosquée » (arabe masjid) exprime la notion de « lieu » ou « d’emplacement » propice à la pratique de la prosternation (soujoud). Ce mot est utilisé dans le Coran pour désigner particulièrement la Masjid al-Haram.

Dans le récit relatif aux Compagnons de la Grotte (Ashab al-Kahf), le mot masjid désigne un mausolée sacré.

Masjid, étymologiquement parlant, est le temple ouvert à tout le monde, aux musulmans comme aux non-musulmans ; traditionnellement, c’est le nom que l’on donne au lieu de culte des musulmans. Le rassemblement des grandes masses humaines (le vendredi et les jours de fête) se nomme « jama’a » ou bien  « musalla » pour les endroits extérieurs.

Durant les dix derniers jours de Ramadan, le Prophète (pbsL) pratiquait la retraite pieuse (ihtikaf). Il s’agit d’une pratique religieuse conseillée aux hommes et effectuée à la mosquée. Étant donné que le Prophète (pbsL) n’a jamais effectué cette pratique autre part qu’à la mosquée, cette indication est sans conteste un signe attestant que l’ihtikaf, en tant que pratique religieuse, ne doit pas se faire chez soi.

La lecture du Coran et l’évocation de Dieu (dhikr) effectuées à la mosquée demeurent les plus beaux actes d’adoration.

3.    Les aides sociales

 Le soutien mutuel et la solidarité des fidèles se déroulent à la mosquée. Une partie de la zakat et des aumônes (sadaqa) y est déposée dans des coffres appelés « Bayt al-Mal ».

Plus tard, des magasins furent bâtis autour des mosquées et attribués gratuitement aux ouvriers pauvres afin que, s’occupant d’œuvres artistiques, puissent ajuster leur situation économique.

Près de la mosquée qu’avait fait bâtir Ibn Tolun au Caire se trouvait un hôpital doté d’une pharmacie. Le médecin y consultait ses patients tous les vendredis. De même, tout près d’une certaine mosquée bâtie par les dirigeants de l’État turc, on pouvait constater la présence d’un centre de cure thermale, un asile d’aliénés et un endroit où était servie la soupe populaire. En outre, des aides alimentaires y étaient distribuées.

4.   La fonction d’orientation religieuse et éducationnelle

La diffusion d’informations relatives à l’actualité faisait partie des fonctions de la mosquée. Une fois, le Prophète (pbsL) fit la khotba du matin jusqu’au soir et à cette occasion diffusa des enseignements en rapport avec les évènements devant survenir jusqu’à la fin des temps.

5.    Le mariage

C’est à la mosquée que le Prophète (pbsL) célébra le mariage de sa fille Fatima avec ‘Ali. À cet effet, il y convia le peuple par l’intermédiaire de Bilal et fit la khotba debout dans une mosquée pleine à la fois à l’intérieur qu’à l’extérieur.

6.   Les fêtes

 Les fêtes étaient célébrées d’ordinaire à la mosquée.

7.   Les lieux de détention

 À l’époque du Prophète (pbsL) et des quatre Califes bien-guidés, il n’y eut guère de lieux particuliers de détention ; en revanche, la mosquée a joué ce rôle. En effet, le Prophète (pbsL) y avait attaché au mur un certain Susama ibn Usal qui était accusé de meurtre. De même, une certaine Suffina bint Hatem, de la tribu Tay, fut placée en garde à vue dans l’espace réservé aux femmes.

8.   Un lieu d’accueil pour les visiteurs

Quand une femme devenait musulmane, elle était hébergée dans un pavillon à l’intérieur de la mosquée. Au sein de la mosquée des repas étaient fournis, des poèmes y étaient récités (dans le cadre de l’islam), des causeries et des compétitions littéraires y étaient également proposées.

De la même manière, à toutes les personnes qui ne disposaient pas d’endroit où s’abriter ou bien même celles qui en avaient un, permission leur était donnée d’y effectuer une sieste. D’ailleurs, il n’y avait aucun problème à ce que les sans-abris pussent rester permanemment à l’intérieur de la mosquée.

9.   Les travaux éducationnels

 Près de la mosquée se trouvait originellement la souffa ou les élèves célibataires y apprenaient le Coran, à lire et à écrire et recevaient les enseignements relatifs à la Tradition prophétique, jusqu’à prendre toutes les potentialités d’une université.

La souffa est un lieu ayant l’aspect à la fois de terrasse et de muraille dont le haut est couvert et les côtés ouverts. C’était un lieu où étaient regroupées des personnes provenant de divers coins d’Arabie et qui étaient venues à Médine pour motif religieux. En un mot, c’était un asile pour réfugiés. Ces hommes et ces femmes se consacraient à l’éducation coranique et aux actes d’adoration la nuit et suivaient le Messager de Dieu (pbsL) comme une ombre le jour. C’est ainsi qu’ils menaient leur vie. Afin d’éviter de tomber dans la paresse, ils travaillaient de façon à subvenir à leurs besoins les plus nécessaires. Les combattants de la foi, attendant du Messager de Dieu (pbsL) des instructions concernant ces guerres collectives auxquelles ils étaient préparés, devinrent des enseignants aptes à propager le message de l’islam.

Pendant que les Muhajirrun (Immigrés) s’occupaient du commerce et les Ansar (Auxilliaires) de l’agriculture, les riches venaient aussi en aide aux Ashab al-Souffa qui  ne s’intéressaient seulement qu’au savoir et aux adorations, le Prophète (pbsL) faisant personnellement préparer leur repas. Des noms tels qu’Abû Hurayra, Ibn Mas’ud, ibn ‘Umar, Bilal, Handhala, Abû Dharr, Suhayb, Salman, Sa’d ibn Abi Waqqas sont connus de la communauté souffa. Ces élus, atteignant le nombre de quatre cents individus ainsi que ceux qui se mariaient, perdaient leur position au sein de la souffa et devaient la quitter.

Depuis l’avènement de l’islam, le modèle sanctuaire-école perdura jusqu’à la période des Omeyyades et même jusqu’à celle des Abbassides. Et bien que les établissements d’enseignement eussent été orientés vers d’autres structures, cette démarche se poursuivit les siècles qui ont suivi.

Dans les mosquées où les activités éducationnelles étaient intensives, on constatait régulièrement la présence de bibliothèques, mais en aucun cas cette présence relevait d’une pratique obligatoirement requise.

La mosquée qui répondait à tous les besoins de l’existence grâce à toutes ses unités de service était en tout point semblable à une cité annexe (koulliyya). Seul le chef de l’État ou les gouverneurs avaient le droit de diriger cette cité. Le leader était désigné par le chef de l’État en fonction de son niveau spirituel.

Le Prophète (pbsL), quant à lui, n’eut pas à construire des bâtiments séparés pour la réalisation de toutes ses activités, ayant tout centralisé à la mosquée. De là, on aperçoit qu’il tenta d’expliquer à sa communauté que la religion et l’environnement forment un ensemble inséparable.

Changements et évolutions dans les fonctions

a.   Dans le domaine administratif et judiciaire

 ‘Umar (que Dieu l’agrée) fit construire un édifice appelé « Rahaba » ou « Batiha » juste à côté de la mosquée. Les historiens parlent régulièrement d’une Cour de Justice (Daru’l Qaza) fondée à l’époque du calife ‘Uthman. Afin de diriger les procès judicaires, Mu’awiya, le premier calife omeyyade, fit construire un édifice à cet effet. Étant donné que c’était le système de l’union des pouvoirs qui dominait au sein de l’État, la gestion des travaux administratifs demeurait également inévitable.

Alors que la majorité des Hanafites et des Malikites avancent qu’il n’y a aucun inconvénient à ce que la mosquée fasse office de tribunal, les Chaféites quant à eux partagent le point de vue que les femmes en état de menstruation et les idolâtres ne peuvent en aucun cas pénétrer dans la mosquée, donc anormal le fait qu’elle puisse faire aussi office de salle de tribunal. C’est d’ailleurs pour cette raison que ‘Umar ibn Abdulaziz avait interdit de faire des mosquées des lieux où la justice s’exerçait.

b.   Dans l’exécution des peines carcérales

 Le Prophète (pbsL) avait mis en détention des captifs de guerre d’origine juive chez la fille de Harith et non à la mosquée. Alors que ‘Umar (que Dieu l’agrée) eut l’idée d’acheter une maison à La Mecque devant être utilisée comme prison, c’est ‘Ali (que Dieu l’agrée) qui la fit bâtir, devenant ainsi le premier centre de détention construit à cet effet. Celui-ci fit ériger un premier bâtiment que l’on nomma Nafi, mais comme n’étant point solide et ne répondant pas aux divers besoins, il en fit bâtir un second plus ingénieux que l’on nomma « Mahis ».

c.   Dans le domaine de l’éducation

 Déjà à l’époque du Prophète (pbsL), la souffa commença à devenir insuffisante en matière d’éducation. Afin d’éviter la promiscuité que cette situation pouvait occasionner, le Prophète (pbsL) fonda un très grand nombre d’écoles religieuses dans les divers quartiers de Médine répondant au titre d’écoles préparatoires. De même, il venait une fois par semaine à la mosquée de Quba et surveillait l’enseignement qui y était délivré.

Depuis l’avènement de l’islam le nombre d’élèves (taleb) se multipliant, les communautés formées empêchèrent les pratiques cultuelles collectives dans les mosquées. À cet effet, certaines mosquées furent transformées en écoles religieuses et bien souvent des bâtiments abritant des écoles religieuses furent construits à part.

Le Centre Al-Azhar, fondé au temps des Fatimides, était totalement utilisé pour les œuvres éducationnelles, hormis durant la prière du vendredi. En outre, le suivi des cours dans ces écoles religieuses s’avéraient plus pratiques que dans les mosquées. Lorsque Nur ad-Din eut conquis Alep, il transforma la Mosquée al-Sarrajin en école religieuse (madrasa) et y ajouta des logements supplémentaires.

On rapporte que les premières écoles religieuses présentes dans les villes respectives de Bagdad, Nichapour, Balkh, Mossoul, Hérat, Merv furent fondées par Nizam al-Mulk et portèrent chacune le nom de « Madrasa Nizamiyya ».

Durant l’Âge du Bonheur (Asr as-Sa’ada), les mosquées se développèrent en proportion inverse, mettant davantage en avant ses fonctions matérielles, ce qui entraîna la perte de leur unité première et traditionnelle. De nos jours, le regroupement en communauté (jama’a) ne se fait plus nécessairement à la mosquée comme auparavant, mais au sein des quartiers où résident les musulmans.

Mustafa Eren

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