Les seuls jours qui nous restent…

Nov 9, 2013 par

Les seuls jours qui nous restent…

« Allah vous a créés ! Puis Il vous fera mourir. Tel parmi vous sera reconduit jusqu’à l’âge le plus vil, de sorte qu’après avoir su, il arrive à ne plus rien savoir. Allah est, certes, Omniscient et Omnipotent. » (Coran, an-Nahl, 16 /70)

De jour comme de nuit, cette femme me surveille. Elle me verse même de l’eau dans mon verre en plastique. Cette femme a même enlevé toutes les poignées des fenêtres. Matin et soir, elle garde les clefs sur elle, toutes les portes sont fermées.

Chaque matin, cette femme me douche, m’essuie, m’habille, me remet la brosse à cheveux dans la main et me demande de me coiffer. Je m’exécute avec des gestes saccadés. Elle me parfume et me met une protection pour adulte. Ma toilette finie, elle m’installe dans son salon, rapproche la table, me sert mon café accompagné de mes petits pains que j’aime tant. Je tiens à peine debout ; je tremble sans cesse. Parfois, je tombe plusieurs fois par jour.  À midi, elle me sert des aliments que je peux manger facilement. Les fruits, elle les a remplacés  par des compotes ; du riz au lait ; des yaourts.

Chaque jour je suis différente : je peux dormir toute la journée et rester éveillée toute la nuit. Un autre jour, je serai très agitée et rien ne peut m’apaiser. Des nuits, je parle ou je chante, à tue-tête. Mais chaque jour m’apporte aussi son lot de peur, d’angoisse inexpliquée. J’ai peur…J’ai des hallucinations diurnes et nocturnes …

Je n’ai aucune notion, ni du jour, ni du temps, ni de l’heure qui passe…

Chaque nuit, je suis différente : je n’ai plus de sommeil profond. Je suis capable de me lever plusieurs fois par nuit ; cette femme vient me rassurer en chuchotant ; me change si c’est nécessaire. S’il m’arrive de réclamer à manger dans la nuit, cette femme me donne ce qu’il faut.

Cette femme garde aussi les enfants de ses voisins… À mon avis, elle devrait se marier et avoir ses propres enfants …

Sortir. Cette femme ne sort jamais, ne reçoit personne. Et moi, je veux tous les jours sortir. Je veux tous les jours partir. Tous les jours je la supplie de me laisser partir. Je veux rentrer chez moi. Elle ne veut jamais m’ouvrir la porte pour que je puisse partir. Je ne veux plus  rester chez cette femme. Je ne sais pas qui elle est. Je ne connais pas son prénom. Qui est-elle pour me garder ainsi, je ne la supporte plus ! Ces derniers temps, je l’insulte, je la méprise. Je la regarde de travers. Je la maudis, du matin au soir. Je la déteste. Cette femme ne dort ni le jour, ni la nuit … Elle compte les étoiles…

Ainsi parle ma mère, âgée de 77 ans, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Ma mère vit chez moi. Elle ne me reconnaît plus. Chaque jour, elle m’appelle d’un prénom différent. Chaque jour je peux être une personne différente qu’elle a connue (sa belle-sœur, sa tante, sa voisine etc.…). Elle ne se rappelle plus de moi : son unique fille… Elle pense que mes enfants sont des enfants que je garde et me conseille d’aller me marier…

Le jour je veille sur elle.

Je déteste la nuit : j’ai peur qu’elle crie ou hurle brusquement ; que les bruits du voisinage ou venant de l’extérieur ne l’effraient.

Je peux tout supporter chez ma mère, sauf les pires moments où elle est démente : elle peut entreprendre un circuit obsessionnel qui démarre de son lit, se dirige vers la porte d’entrée, puis s’en va aux toilettes et s’en retourne vers son lit. Son marathon peut durer des heures et des heures. Sans  s’arrêter elle déambule. Sans s’essouffler. Elle se déshabille aussi sans cesse… À l’usure des nerfs…

La maladie d’Alzheimer a tout pris à ma mère : son autonomie, son bon sens, sa personnalité. Cette maladie est la prison de ma mère. Il me reste plus que l’ombre de ma mère chez moi.

Quelques moments de lucidité peuvent lui être donnés, alors je les reçois comme des cadeaux…

Mais ma mère ne reviendra plus, elle et moi, nous avons arrêté d’échanger nos confidences. La mère et sa fille ne se parlent plus…

Lorsque je remplace ses petites mains en l’aidant à se lever, à se laver, à s’habiller ; elle me dit : « Que Dieu bénisse tes parents… »

Tous nos jours sont de plus en plus difficiles. Si différents. Si durs.

Elle malade. Manque de repère.

Moi fatiguée. Manque de sommeil.

Rien ne presse maintenant.

Ce sont les seuls jours qui nous restent…

 Djemaâ  Belfort

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3 Commentaires

  1. Adem

    Merci d’avoir partagé votre quotidien et la situation de votre mère. Dieu seul sait à quel point c’est une lourde épreuve.
    Aujourd’hui, il y a tellement de personne qui délaisse et néglige leurs parents quand ils sont atteints de déficiences physiques ou mentales dus à la vieillesse. Alors que Dieu le Tout-Puissant dit dans le Coran : « …si l’un d’eux ou tous deux doivent atteindre la vieillesse auprès de toi; alors ne leur dis point: « Fi! » et ne les brusque pas, mais adresse-leur des paroles respectueuses. »
    Certes, les gens comme vous sont et seront des exemples pour la Communauté.
    Qu’Allah vous gratifie et vous accorde une demeure au plus haut degré du paradis de Firdaws ! Amin

  2. sonia

    Salam alaykoum,

    Je te comprends mais moi c’est le cas de ma belle mère eh oui!!Elle est alhzeimer avec des démences et ma belle famille a decidé de la placer cela fait 2ans elle est devenue légerement stable et depuis je me dis que j’aimeria la récuperer pour qu’elle puisse finir ces jours avec nous
    Il est vrai qu’elle est dans un endroit adapté pour sa maladie mais il y a des choses qui sont malheureusement contraintes à notre religion , je ne sais pas quoi faire surtout qu’on m’en dissuade et qu’on me dit ça se serait la plus connerie de la prendre.
    Si vous avez des conseils je les prends quelques qu’ils soient
    Merci

    • Musa

      Salam alaykoum ,
      Je tiens à vous dire ,avant tout et vous le savez sûrement que cette maladie dépasse l’ entendement et le bon sens des choses apparentes ou cachées.
      Avant de prendre une décision quelque qu’ elle soit ,commencez par réfléchir à ces différents points .
      1)D’ores et déjà sachez que vous ne recevrez aucun remerciement pour tous vos bons soins. Ni de la part du malade. Ni de votre mari. Ni de votre belle famille.
      2 D’ accord vous prenez votre belle -mère chez vous et après…
      a)Vous faites cette œuvre pour quoi? Pour qui? Pour ALLAH ?Pour les bonnes actions?.Pour le Paradis? Pour être là pour l’Attestation de foi lorsqu’ elle rendra son âme bénie soit-elle? Pour vous ?Pour votre mari?Pour elle? Avec quelles intentions allez- vous l’ accompagner chaque jour ,chaque heure, chaque instant. Quand vous serez fatigué. Epuisé. Quand elle ne voudra ni mangé ,ni boire ,ni dormir, ni prendre son traitement..
      b)Que restera-t-il de votre couple? Comment seront vos enfants (l’ école ,les devoirs …)Serez-vous que l’ ombre de vous-même? Avez- vous assez mangé ? Avez- vous assez dormi? Les amis :les sincères seront peu ou plus? Qui sera là pour vous la surveiller, la garder pendant que vous prendrez votre douche,ferez vos courses? Qui?
      c)Les reproches viendront de ceux et celles dont la conscience sera dérangée par votre engagement: vous comprenez, « eux ne veulent pas » , »ne peuvent pas prendre cette charge « .Et vous , vous êtes là ,à leur rappeler » leur soit disant dette morale ou leur devoir ».
      d)Cette maladie est une usure morale et physique ,pas pour le malade car il ou elle ne sent rien, mais celui ,celle et ceux qui pensent à la place du malade, qui portent, changent, lavent, accompagnent cette femme ,cet homme, qui ne sait plus rien .Faire.
      e)L’ épuisement totale s’installera .Et vous douterez de vous même. De vos prières. De vos dou’as.
      f)Tous les médecins vous diront le pire est à venir. Mais tout ce que vous vivez déjà ce n’ est pas encore le pire.
      3 Avant de vivre ces instants consulter, ALLAH.
      a) Afin qu’ IL vous facilite.
      b)qu’Il vous soutienne , vous ,votre couple, vos enfants.
      c)pour vous aider à tenir et vous accompagner jusqu’à la fin.
      Fraternellement.
      Djemaâ.

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