La Société et Le Principe de ‘Amr Bi’l Ma’ruf (L’appel Au Bien)

Nov 25, 2015 par

La Société et Le Principe de ‘Amr Bi’l Ma’ruf (L’appel Au Bien)

 

Le principe de Amr bi’l maruf nahy ani’l munkar (appeler au bien, prévenir le mal) est un concept fondamental en Islam. Parmi de nombreux bienfaits, sa mise en place permet de consolider l’Oumma (la communauté musulmane), de propager le message de l’Islam et d’éclairer la notion de jihad. Le Coran conçoit cette discipline comme un signe distinctif de la communauté musulmane. Par conséquent, dans l’intention de mener une existence empreinte de droiture, il est important que le musulman puisse comprendre les conditions dans lesquelles il peut appliquer cette discipline au sein de la société.

Je voudrais dans cet article livrer une brève analyse des conditions d’application de ce principe.

LA PRÉSENCE DE L’ISLAM AU SEIN DE LA SOCIÉTÉ

Le concept de ‘Amr bi’l maruf nahy ani’l munkar (appeler au bien, prévenir le mal) est un instrument propre à la société musulmane apparaissant à la         fois comme un système d’autorégulation et un moyen de sanction. Il constitue une véritable discipline générale qui consolide la société musulmane. En Islam, dans le dessein de préserver la pureté de la société, l’État et l’individu (le croyant) ont tous deux la responsabilité d’appeler au bien et de prévenir le mal. C’est le sens des propos que rapporte le Prophète Muhammad ( ) lorsqu’il déclare : « Quand deux frères musulmans s’aimant en Allah se rencontrent, ils sont comme deux mains qui se lavent l’une l’autre[1]. » Ainsi donc, le croyant n’est pas uniquement responsable de sa propre personne mais aussi des autres croyants. Or, le croyant souhaite pour son frère un environnement sain dans lequel il ne rencontre pas de péché. C’est la raison pour laquelle il souhaite que la société ne soit pas entachée par le vice de façon générale. À l’origine de ce sentiment fraternel envers son coreligionnaire et sa société, il y a l’amour pour Allah le Très-Haut. Le croyant aspire de tout son être à une communauté qui jouisse de la satisfaction d’Allah le Très-Haut et qui réponde joyeusement à Ses ordres. Le Prophète Muhammad ( ) dit à ce propos : « Secours ton frère, que ce dernier soit injuste ou victime d’injustice. »

Un homme demanda alors :

―  Ô Messager d’Allah ! Je lui porte secours s’il subit une injustice, mais si c’est lui qui commet l’injustice, comment puis-je lui porter secours ?

―  Tu le secours en l’empêchant d’être injuste, répondit le Prophète. »[2]

Dans ce hadith, l’injuste et la victime d’injustice partagent la caractéristique d’être tous deux des croyants. Le Messager d’Allah ( ) indique de la sorte que dans une société musulmane la responsabilité du croyant envers son frère (dans la foi) va jusqu’à prévenir l’injuste de son injustice. Par ailleurs, on remarque que le Prophète ( ) aspire à corriger avec amour les défauts de la société musulmane même lorsqu’il s’agit d’injustice. Ici transparaissent la sensibilité et la délicatesse de la société musulmane, qui veille à la protection et à la purification de chacun de ses membres. Ainsi donc, la partie qui renvoie à la « sanction » au sein du concept de ‘Amr bi’l maruf nahy ani’l munkar (appeler au bien, prévenir le mal), ne désigne pas une « punition » colérique, mais au contraire un regain d’espoir pour la personne concernée. Un jour, un Compagnon maudit un alcoolique que le Prophète ( ) avait réprimandé. Celui-ci reprit le Compagnon en lui adressant les paroles suivantes : « Ne viens pas en aide au Shaytan (Satan) quand il s’agit de ton frère. »

‘Amr bi’l maruf (appeler au bien), ce n’est pas détruire ou rabaisser l’autre, mais c’est le souci de panser les blessures de la société et d’être profitable à tous.

Il s’avère nécessaire cependant de bien définir ce que l’on entend par « société musulmane ». Ici, il est question d’une société « qui englobe tout ce qui lui ressemble et invalide jusqu’au plus petit détail ce qui lui est étranger et inutile[3] ». Une société dans laquelle l’Islam occupe une place majeure dans la sphère politique et juridique…. Une société dont les membres se sentent fortement attachés à l’Islam… Une société qui place les commandements d’Allah au-dessus des désirs personnels de ces membres et du regard des autres… Une société dont le dirigeant irait jusqu’à déclarer : « Ô vous les gens ! J’ai été élu pour être votre guide bien que je ne sois pas le meilleur d’entre vous (…). Écoutez, vous devez m’obéir aussi longtemps que j’obéis à Allah et à Son Messager. Si je désobéis à Allah et à Son Messager, libre à vous de me désobéir[4] ».

Un dirigeant (en l’occurrence ‘Umar ibn al-Khâttab [qu’Allah l’agrée]), qui demande à son peuple :

―  Comment me corrigerez-vous quand je commettrai une erreur ?

―  C’est avec l’épée que nous te corrigerons, ô ‘Umar !

―  Louange à Allah qui m’a confié une communauté prête à m’empêcher de me voir tomber dans le péché.

Le Padishah qui avait ordonné la construction de la mosquée Ulu Camii à Bursa voulait que son Cheikh (Hoca) inaugurât cette dernière. Ce dernier, cependant, refusa l’invitation prétextant les défauts de la mosquée. Le Padishah lui demanda alors de quels défauts il s’agissait. Le Cheikh répondit qu’il manquait une taverne (où on y consomme de l’alcool) près de la mosquée. Le Padishah, qui était lui-même un grand consommateur de boissons alcoolisées, comprit le reproche et se repentit. Il n’ordonna pas l’exécution du Cheikh, car malgré une vie de péché, le commandement d’Allah constituait pour lui le critère le plus noble auquel se rattacher.

Ainsi donc, dans une telle société, le concept de ‘Amr bi’l maruf nahy ani’l munkar (appeler au bien, prévenir le mal) est perçu comme un mécanisme qui purifie la communauté dans son ensemble, la renouvelle et la consolide. Chacun de ses membres se sent responsable de corriger les vices qu’il y trouve. Nous savons que « le croyant est le miroir de son frère ». En d’autres termes, l’impureté qui peut entacher un croyant va tôt ou tard se refléter sur son frère. Nous savons de plus que les fils d’Israël connurent l’affliction pour ne pas s’être purifiés des vices qui se répandaient au sein de leur propre société et pour s’y en être accoutumés[5].

En revanche, dans une société musulmane telle que décrite ci-dessus, le croyant ressent la responsabilité d’appliquer le principe de ‘Amr bi’l maruf nahy ani’l munkar et de préserver la limite entre le bien et le mal. C’est une responsabilité qu’Allah a donnée aux croyants afin que ceux-ci puissent protéger la pureté de la société musulmane. Le croyant se doit de vivre et de promouvoir le bien ainsi que d’abandonner et de condamner le mal en fonction des valeurs islamiques. La conscience de ces valeurs doit se retrouver chez tous les croyants, non seulement chez les faibles et les gouvernés mais aussi chez les puissants. D’un point de vue sociologique, la civilisation et les sociétés musulmanes ont besoin du principe de ‘Amr bi’l maruf nahy ani’l munkar si elles veulent prospérer. En effet, selon l’historien britannique Toynbee, chaque civilisation progresse grâce à la confrontation de deux dynamiques opposées : la dynamique de challenge, qui critique et défie les fondements de la civilisation ; et la dynamique de résistance, qui soutient et protège les fondements de cette même civilisation. Dès lors, une civilisation qui sait répondre aux défis qu’elle rencontre grâce à ses valeurs intrinsèques est une civilisation qui perdure et se développe. En revanche, une civilisation qui ne sait pas répondre à de tels critiques régresse et se décompose progressivement.

Or, le péché et le mal (munkar) sont des défis lancés à la civilisation islamique. Le mécanisme de ‘Amr bi’l maruf nahy ani’l munkar  est quant à lui un outil de résistance. Plus ce principe est respecté et implanté, plus la société et civilisation musulmane prospère.

Cependant, cette époque est-elle révolue ? Le principe de ‘Amr bi’l maruf nahy ani’l munkar  n’a-t-il pas été abandonné ? La société islamique ne s’est-elle pas effritée jusqu’à connaître la décomposition qui l’anime aujourd’hui ?

Certes, l’abandon de ‘Amr bi’l maruf nahy ani’l munkar est directement lié au mépris et au déni des principes fondamentaux de l’Islam.

 

LES SOCIÉTÉS AU SEIN DESQUELLES LE DROIT ISLAMIQUE EST NÉGLIGÉ

Dans les sociétés où les principes islamiques du droit, de la politique et du pouvoir ne sont pas considérés, le concept de ‘Amr bi’l maruf nahy ani’l munkar est soit restreint aux relations privées soit dépourvu d’instruments juridiques. Or, un croyant digne de ce nom devrait accepter les rappels de son frère concernant la vie et les responsabilités en Islam ; de même qu’il devrait accepter sa mission d’appeler au bien et de repousser le mal. Toutefois, dans nos sociétés contemporaines, le principe de ‘Amr bi’l maruf nahy ani’l munkar se matérialise généralement par la parole, et uniquement par la parole. La raison se trouve dans le fait que le système judiciaire ne repose pas sur des principes islamiques mais sur des valeurs qui lui sont étrangères. Dès lors, le système juridique ne peut réformer la société selon des principes islamiques.

Les valeurs qui prévalent dans les sociétés non musulmanes s’opposent à la définition islamique du bien et du mal, jusqu’à constituer deux modèles de société opposés. Pour les musulmans qui vivent dans un tel environnement, le concept de ‘Amr bi’l maruf nahy ani’l munkar permet de rétablir les fondations éthiques de l’Islam dans une société qui n’y est a priori pas propice. Face à une telle situation, ‘Amr bi’l maruf nahy ani’l munkar rassemble les notions de tabligh (invitation à l’Islam) et de jihad (résistance face aux difficultés rencontrées collectivement et individuellement. NdT). C’est ainsi que nous pouvons comprendre le sens du verset 39 de la sourate al-Anfal (le Butin) : « Et combattez-les jusqu’à ce qu’il ne subsiste plus d’association (fitna), et que la religion soit entièrement à Allah. »  En  d’autres termes, le musulman ne peut vivre l’Islam sereinement qu’après s’être assuré que la société repose sur des principes sains. Après la remise en question de la société, c’est le comportement des individus qui est questionné, car chaque société évalue les membres qui la composent. Ainsi donc, à l’instar des sociétés jugeant les musulmans selon leurs critères (non islamiques), les musulmans ont aussi la légitimité d’évaluer leur société selon leurs propres critères (islamiques). Le musulman qui dénonce le principe de l’intérêt bancaire au nom des valeurs islamiques, du Coran et du nahy ani’l munkar, n’est-il pas réaliste ? Un tel acte n’est-il pas noble ?

Pourtant, selon la définition du « bien » qui prévaut dans la société, l’intérêt bancaire est un ‘Amr bi’l maruf. Dès lors, ce principe actif dans la société dans laquelle vivent les musulmans s’oppose complètement au nahy ani’l munkar  défini en Islam. C’est cela le choc des systèmes. Dans ce cas, le jihad  signifie ‘Amr bi’l maruf nahy ani’l munkar. Le compte du croyant (dans l’au-delà) ne comprendra pas seulement ses actions individuelles mais aussi les actions qu’il aura effectuées pour la société.

Les musulmans d’aujourd’hui doivent bien comprendre les relations qu’entretient leur société avec l’Islam. Ils ne doivent pas remettre à demain leur responsabilité concernant le ‘Amr bi’l maruf nahy ani’l munkar ni se laisser abattre par une société qui les étoufferaient. Ils sont au contraire capables d’étayer les bienfaits de l’Islam et de les défendre. En réponse aux sociétés non musulmanes, ils présentent l’Islam à travers le principe de ‘Amr bi’l maruf (la promotion du bien) vu que la bonté et la beauté sont les traits de l’Islam. Quant au mécanisme du nahy ani’l manka, il permet de mettre en évidence les traits négatifs de la société dans laquelle ils vivent dans la mesure où le mal se répand au sein de la société à travers des structures sociales qui s’éloignent du message islamique.

Ahmet Taşgetiren

 

[1] Hadith cité dans Al-Ghazālī, Iyā, II, 394.

[2] Rapporté par Al-Bukharî n° 6952 et Muslim n°2584.

[3] Selon l’adage turc : « Efrâdını câmi ağyârını mâni. »

[4] Il s’agit ici du discours prononcé par Abû Bakr (qu’Allah l’agrée) après que les musulmans de Médine l’eussent reconnu Calife. Cf. Sira, Ibn Hishâm, 4/240.

[5] Abû Dâwüd, At-Tirmidhî, Riyad as-Salihin, 1/236.

Articles liés

Tags

Partager

Exprimez-Vous