La responsabilité et la conscience des fonctionnaires

Fév 24, 2017 par

La responsabilité et la conscience des fonctionnaires

Ali Riza Temel

L’homme est par définition un être responsable, mais ceux qui œuvrent dans le service public font face à une plus grande responsabilité. La fonction publique est parmi tant d’autres le chemin qui ouvre le plus la tentation au gain illicite et à l’abus des prérogatives. Cela s’appelle l’autorité abusive.

Chacune des fonctions attribuées à un fonctionnaire constituent un dépôt. La sentence infligée pour une trahison dans la gestion du dépôt est très lourde. Les personnes incapables de faire preuve de loyauté vis-à-vis de ces dépôts ne doivent aucunement les solliciter. Dans le cas contraire, elles se seraient faites du tort ainsi qu’à la communauté.

Selon Adi ibn Oumayrat, le Messager d’Allah (pbsL), qui était très strict sur le respect du droit d’autrui, a dit :

 « Celui d’entre vous à qui nous avons confié un dépôt et qui nous en dérobe une grosse aiguille ou quelque chose de plus important, aura commis un vol qu’il apportera avec lui le Jour de la Résurrection. »

Un homme noir parmi les Ansârs se leva et dit (et c’est comme si je le voyais encore) : « Ô Messager de Dieu ! Accepte ma démission de mon poste de gouverneur ! »

Il (pbsL)  lui dit : « Et pourquoi donc ? »

Il dit : « Je viens t’entendre dire ceci et cela. »

Il (pbsL) lui dit : « Et moi je te dis maintenant que celui que nous avons placé à la tête d’un gouvernorat, qu’il nous en rapporte le produit (impôts) que ce soit peu ou beaucoup. Ce qui lui en revient de droit qu’il le prenne et ce que Dieu lui en a interdit, qu’il s’abstienne de le prendre[1] ! »

Le Prophète (pbsL) avait confié l’organisation de la gestion des biens de l’État à une équipe qui devait collecter l’aumône légale, protéger le butin, percevoir des taxes et autres tâches similaires. Exercer de telles fonctions requiert d’être très scrupuleux, car ces biens appartiennent au public et une infime injustice dans leur gestion est synonyme de trahison.

Ceux des gestionnaires qui parviendraient à dérober ici-bas une quelconque et infime partie de ces biens verraient leur méfait révélé le Jour dernier et seraient avilis et dans un déshonneur profond.

Le fonctionnaire, dans l’exercice de sa mission, ne doit pas s’octroyer de rémunération supérieure à ce qui lui est dû et ne doit pas non plus accepter de cadeaux durant l’exercice de sa fonction, car cela serait assimilé à de la corruption ou à des rémunérations occultes.

Le Prophète (pbsL) avait expédié Abdullah ibn Rawaha (t) à Khaybar pour faire une évaluation méticuleuse et une répartition de la récolte des fruits. Suite à cela, il fit une évaluation et une répartition équitable.

Les femmes juives rassemblèrent leurs parures et vinrent lui dire : « Ces parures sont à toi, favorise-nous dans le partage ! »

Il riposta en ces termes : « Ô vous les Juifs, par Allah, vous êtes à mes yeux les créatures les plus détestables et les plus odieuses. La proposition que vous me faites est synonyme de corruption et la corruption est un acte interdit. Les musulmans que nous sommes ne se nourrissent pas avec le fruit de la corruption [2]. »

Les juives apprécièrent cette attitude d’Abdullah ibn Rawaha (t) et proclamèrent entre eux que la corruption était interdite.

‘Umar Ibn Al Khattab (t) raconte :

« Quand ce fut le jour de Khaybar, un petit groupe de compagnons du Prophète (pbsL) vinrent dire : « Un tel est mort en martyr et un tel est mort en martyr. »

Puis ils passèrent devant la dépouille mortelle de quelqu’un et dirent : « C’est un martyr. » Le Prophète (pbsL) dit alors :

« Oh que non ! Je l’ai vu en Enfer portant un manteau qu’il a volé du butin [3]. »

Si mourir en martyr expierait nos péchés aussi incommensurables soient-ils, toutefois, le péché de la perfidie et de l’oppression reste impardonnable. L’oppression n’est pardonnée que si l’opprimé pardonne. C’est la raison pour laquelle le Prophète (pbsL) a dit :

 « Celui qui est redevable vis-à-vis de son frère en Islam pour son honneur ou un bien qu’il lui a soutiré injustement, qu’il sollicite le pardon de ce dernier dans ce bas- monde avant que ne vienne un jour où il n’y aura ni or ni argent pour s’acquitter. Sans quoi, s’il possède de bonnes actions ce jour, elles serviront à compenser ses oppressions; dans le cas contraire, les péchés de sa victime lui seront transférés[4]. »

Le symbole de la justice, ‘Umar – que Dieu l’agrée –, lorsqu’il traitait ses affaires personnelles, éteignait la bougie appartenant à l’État et allumait sa propre bougie. Du fait que tout le monde a un droit dans le bien public, il est très difficile de demander pardon à tout le monde. Il faut aller près de la personne ou des personnes lésées pour solliciter leur pardon. Cela démontre à quel point on doit avoir des scrupules dans la gestion du bien public.

Abdurrahmân Ibn Sa’d As Saidi (t) a dit : « Le Prophète (pbsL) a désigné comme collecteur de l’impôt (zakat) un homme de la tribu de Azd nommé Ibn Al Lutbiyya. Une fois de retour, ce dernier dit : « Ceci est à vous et cela m’a été offert comme cadeau. »

Le Messager de Dieu (pbsL)  monta sur la chaire, prononça la louange et la glorification de Dieu puis dit :

 « Or donc ! Voilà que je charge l’un de vous de collecter ce que Dieu a mis à ma disposition et voilà que cet homme vient nous dire : « Ceci est à vous et cela m’a été offert comme cadeau ». Que ne reste-t-il donc dans la maison de son père et de sa mère pour voir si ces cadeaux viennent à lui si ce qu’il dit est vrai ! Par Dieu ! Aucun d’entre vous ne perdra illégalement quoi que ce soit sans rencontrer plus tard Dieu portant ce qu’il a pris le Jour de la Résurrection ! Je renierai certainement quiconque d’entre vous rencontrera Dieu en portant un chameau qui blatère ou une vache qui beugle ou une brebis qui bêle ». Puis il leva ses mains jusqu’à dévoiler la blancheur de ses aisselles et dit : « Seigneur Dieu ! Ai-je bien transmis ?[5] »

Personne ne doit abuser des moyens et des prérogatives qui lui sont reconnus. Les pots-de-vin et cadeaux sont des pièges tendus par les personnes désirant un profit envers les personnes détenant une autorité pour que celles-ci se détournent de leur devoir. L’on doit se méfier de ces types de pièges. Quel énorme désastre que de sacrifier inconsciemment son être pour peu, d’être cupide face à la pâture de ces pièges. Les revenus illicites séduisent l’âme. Ceux qui se laissent emporter vers eux sont semblables à des mouches qui gigotent après être tombées dans un bocal de miel.

Le gain illicite est la première pratique émanant de la perversion d’une communauté. La corruption fait partie des interdits majeurs. C’est pourquoi son constat est difficile. Tout devient difficile lorsque le corrompu et celui qui corrompt se réjouissent des dessous-de-table. C’est une flamme intérieure qui s’embrase à tous les échelons de la communauté et autant dire qu’aucun service ne sera rendu sans un pot-de-vin.

En conclusion, on en arrive au point que Fuzûli قدس سرّه  a dit : « Nous avons adressé le salut et ils ne l’ont pas pris en disant qu’ils ne prenaient pas de pot-de-vin. » Un hadith dit que : « Le Prophète a maudit celui qui donne et celui qui reçoit un pot-de-vin[6]. »

L’un des compagnons, Muâz bin Djabbal (t), raconte :

Le Messager d’Allah (pbsL) me délégua pour aller au Yémen. Après m’être rendu sur place, il envoya quelqu’un à mes trousses pour me rappeler à lui et me demanda : «Sais-tu la raison pour laquelle j’ai envoyé quelqu’un te rappeler?» 

Et il ajouta : « Tu ne prendras aucune chose sans ma permission. Cela est synonyme de vol ; et quiconque commet un vol sera présenté à Allah le Jour dernier avec l’objet volé. Je t’ai rappelé pour te faire cette recommandation, tu peux t’en aller maintenant [7]. »

Le moyen efficace pour éradiquer le fléau des gains illicites qui détruisent les individus et les communautés de fond en comble consiste à promouvoir une politique éducative allant dans le sens de la sensibilisation individuelle et communautaire sur la problématique «licite-illicite», à conscientiser la communauté sur le compte à rendre le Jour ultime. Il est impossible d’amener à la raison des personnes n’ayant aucune foi au Jour dernier et aux comptes à rendre devant le Tribunal Suprême, par le seul biais de la loi. Si les personnes qui appliquent la loi n’ont elles-mêmes aucune crainte du Jugement dernier, comment pourront-elles conscientiser sur l’interdiction des gains illicites et les injustices.

La corruption a atteint des proportions cruciales dans le domaine de la loi, du secteur privé et des administrations locales. Particulièrement, les irrégularités dans les municipalités et le boom de la corruption dans les adjudications ont dégénéré en cancer. Si des mesures religieuses, législatives, administratives et morales ne sont pas prises, nous aboutirons inéluctablement au suicide individuel et communautaire.

Tout comme on remédie aux maladies corporelles, on doit urgemment remédier aux maladies spirituelles. Il s’avère impossible de nos jours de conduire la technologie avec toutes ses prouesses sur des mœurs qui se dégradent de jour en jour. Lorsque les moyens s’accroissent, les portes du gain illicite s’élargissent, autant dire que tous les chemins qui mènent au gain illicite sont admis, et on finit par en être dépendant.

Dans la vie ici-bas, tout le monde est face à un examen par rapport à tout ce qu’on possède. Les autorités ne doivent pas oublier que le pouvoir à leur disposition est un dépôt et que trahir le dépôt mène au déshonneur, à la bassesse tant ici-bas que dans l’au-delà. Nous observons déjà dans ce bas-monde le regret, l’indignité et l’infamie de ceux qui se sont laissés captivés par la corruption, le vol et comment ils ont été avilis pour n’avoir pas pensé aux conséquences de leurs actes.

Seigneur, fais que nous ne soyons pas de ceux qui seront avilis ici-bas et dans l’au-delà ; et qui seront voués au châtiment éternel pour s’être laissé tromper par la saveur des gains illicites.

Amin !

[1] Muslim, Livre du Commandement (33), Chapitre 7, Hadith 42.

[2] Muwatta, 2/703-704.

[3] Muslim, Livre de la Foi, 182

[4] Al-Bukharî, Mezâlim, 10.

[5] Al-Bukharî, Livre de la Zakât, Volume II, Chapitre  3, Hibe 17.

[6] At-Tirmidhî, Ahkam, 9.

[7] At Tirmidhi Ahkam 8

 

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