La Patience et L’Endurance face aux Ignorants et aux Grossiers

Jan 13, 2015 par

La Patience et L’Endurance face aux Ignorants et aux Grossiers

L’être humain à la faveur d’exemples concrets acquiert la distinction entre le bien et le mal, le vrai et le faux et entre la ligne droite et la ligne courbe. Les amis d’Allah peuvent eux aussi être considérés comme des modèles vivants. Parce qu’ils vivent dans l’abondance et la spiritualité du Coran et de la Sunna, nous apprenons de leurs actions et de leur caractère. Ainsi, il est de notre devoir de continuellement évaluer et comparer notre état spirituel avec le leur  A l’instar de ces pieux, nous devons redoubler d’efforts afin d’acquérir un cœur rempli d’abondance et de spiritualité.

En effet, les amis d’Allah, héritiers du Prophète (saws), représentent le summum de la diffusion de la lumière et du comportement excellent de l’Envoyé (saws) à travers le temps. Parce qu’ils sont détenteurs d’une personnalité élevée, ils constituent autant d’exemples salutaires pour toutes celles et ceux qui n’ont pas eu l’honneur de rencontrer le Prophète (saws) et ses Compagnons en personne. Avec leur langage raffiné, ils sont semblables à des rosées spirituelles, qui s’écoulent de la source authentique du Prophète (saws) et ravivent notre cœur. Elles lui délivrent guidée et  conseils précieux.

Une des qualités distinctive des amis d’Allah se trouve dans leur capacité à endurer les vexations et les tourments dus à la fréquentation des ignorants, des personnes grossières, des égarés et des brutes. Car ils ont pour objectif de montrer la voie, nous les retrouvons toujours au sein du peuple.

A l’image de toutes les autres vertus, le degré le plus élevé de l’endurance se trouve dans la personnalité exemplaire du Prophète (saws):  sa patience et son endurance.

Détenteur d’un caractère sublime, modèle pour l’humanité, le Prophète (saws), délivreur de grâces, endura de nombreuses douleurs insoutenables au cours de sa mort bénie. Il dépassa d’innombrables degrés de peine. D’ailleurs, le Messager nous dit: « Sur le chemin d’Allah, jamais un mortel n’a été autant exposé aux douleurs que moi-même. » (Tirmidhi, Qiyamah, 34/2472)

Cependant, sur ce même chemin d’Allah, à aucun moment il ne ressentit le poids de ses peines ni de ses douleurs. Jamais il ne ressentit de dégoût, ni ne cassa l’équilibre de son cœur. Car ce dernier, si doux, aspirait inlassablement à l’agrément divin. Et après l’avoir obtenu, il ne se soucia plus de la douleur surgissant des choses mortelles. Un verset du Coran nous enseigne:

« Et n’obéis pas aux infidèles et aux hypocrites, ne prête pas attention à leur méchanceté et place ta confiance en Allah et Allah suffit comme protecteur. » (al-Ahzab, 48)

La grande endurance du Prophète (saws) devant les peines et les douleurs provoquées par les êtres humains étaient d’ailleurs, dans les textes sacrés, l’un des signes annonciateurs de sa venue. Parmi les savants juifs de l’époque de Muhammad (saws), il y avait Zaid Bin Sa’n, dont la singularité était d’attendre l’arrivée du dernier prophète. Il avait étudié l’ensemble des livres divins, descendues avant le Coran. A chaque fois qu’il regardait le Prophète (saws) il retrouvait les signes de la prophétie. Zayd Bin Sa’n s’interrogea alors sur la particularité du Prophète (saws) : « Je me demande s’il pardonne devant des comportements grossiers. Est-ce que dans une telle situation, lorsque la vulgarité s’accroit, sa douceur et sa tolérance s’accroissent elles-aussi? »

Il testa alors le Prophète (saws) en l’abordant de manière outrancière. Il se rendit compte que le Messager (saws) possédait bien une telle sagesse. Il reçut dès lors l’honneur de la foi, un cœur convaincu.

Le Prophète (saws) ne faisant pas seulement preuve de patience devant les ignorants du message islamiques ou les hypocrites mais aussi devant les nouveaux musulmans qui n’avaient pas encore atteint l’élégance et la délicatesse. Dans une perpétuelle conscience du Juste, il (saws) devait endurer leur grossièreté. Un jour, un bédouin du désert – ignorant et rude – l’interpella en criant plusieurs fois:

« Eh Muhammad ! Eh Muhammad! »

Loin de s’énerver, le Messager (saws) répondit à chaque fois d’une manière douce:

« Je t’en prie, formule ta demande?»

Malgré la rudesse de son interlocuteur, il (saws) n’a à aucun moment dégradé sa gentillesse.

Une autre fois, un bédouin entra dans la Mosquée du Prophète (Masdjid al-Nabawi de Médine) et y urina. Assistant à la scène, les Compagnons commencèrent à le réprimander. C’est alors que le Prophète (saws) les interrompit:

«Laissez-le faire, ne l’interrompez pas, versez ensuite un sceau d’eau – ou une jatte d’eau – sur cette urine. Vous n’avez d’autre mission que de rendre toute chose facile et non de rendre les choses pénibles »

Quand l’homme eût fini d’uriner, le Prophète (saws) donna l’ordre d’apporter une jatte d’eau et la répandit lui-même sur l’endroit souillé.

Combien de guidances bénies ont été semées par la nature du miséricordieux Prophète (saws). Un verset le rappelle:

« C’est par quelque miséricorde de la part d’Allah que tu (Muhammad) as été si doux envers eux ! Mais si tu étais rude, au cœur dur, ils se seraient enfuis de ton entourage. Pardonne-leur donc, et implore pour eux le pardon (d’Allah)… »  (Al Imran 3:159)

Le Prophète (saws) qui brava tant d’épreuves sur la voie d’Allah, ne pensa jamais à s’enfuir des peines causées par les êtres humains. Quand bien même les musulmans reçurent la victoire et la puissance par la Grâce d’Allah.

Un jour, un bédouin vit le Prophète (saws) assis sur ses genoux manger au milieu d’une foule de Compagnons . Ce comportement si raffiné le surprit:

« Quelle est cette façon de t’asseoir?»

Le Messager de Dieu (saws) lui dit: «Dieu a fait de moi un esclave généreux et n’a pas fait de moi un tyran despotique…» (Abū Dāwūd, Aṭ‘ima, 17/3773)

Personnification de la gentillesse et de la grâce, le Prophète (saws) indiqua que les traits négatifs de l’être humain, telles que l’obstination et l’oppression, ne pouvaient en aucun cas constituer la personnalité du croyant.

‘Abbas, l’oncle du Prophète (saws), était très peiné de voir à quel point les gens maltraitaient son tendre neveu. Pour contre-balancer cette situation, il lui suggéra de s’établir sur un trône élevé et de s’éloigner de tous ces ennuis. Le Prophète (saws) réfuta cette proposition et dit à son oncle:

« Non! Je continuerai de vivre parmi eux tant qu’Allah ne me reprendra pas et ne m’accordera pas la paix éternelle. Qu’ils continuent donc de me faire souffrir! Qu’ils piétinent mes talons, transpercent mes vêtements et me dérangent en me jetant de la poussière! »

De façon similaire, il prévint les croyants de la sorte:

« Le musulman qui vit parmi les gens et qui endure leurs peines est meilleur que celui qui vit isolément et qui ne partage pas leurs souffrances »

Mawlana exprime cette idée d’une si belle prose:

« De par sa patience, la lune ne fuit pas devant l’obscurité, mais elle l’éclaire, l’illumine. De par sa patience, la rose endure la compagnie de l’épine, elle lui offre une odeur subtile et une couleur suave. »

« De par leur patience, les prophètes endurèrent la souffrance due aux mécréants et aux ignorants. Mais d’eux, ils en firent de nobles serviteurs du Juste, les élevant jusqu’à l’âme sultane, cette victoire mystique. »

« Si tu peux endurer d’une noble patience, elle devient une aile pour toi. Elève-toi aux cieux! Regarde Mustapha ! La patience devint pour lui Buraq, Mi’raj et Sidrat al-Muntaha ! Qui lui ont permis de traverser les cieux jusqu’à la rencontre d’Allah »

L’amour et l’attachement du Prophète (saws) pour sa communauté lui faisait oublier toutes les difficultés. Aucune force ne le découragea d’avancer sur le chemin de la libération de sa Oumma. Des ennuis venant de sa communauté, il en n’exprima pas l’once d’une plainte, mais au contraire, invoquant éternellement son Seigneur – « Ma communauté, ma communauté! » – il abandonna son propre confort au profit du bonheur et de l’éthique de sa Oumma .

La patience et l’endurance des amis d’Allah

En tant qu’héritiers du Prophète (saws), les amis d’Allah ne fustigent ni ne condamnent les comportements grossiers qu’ils rencontrent. Ils endurent ces souffrances de l’âme et du coeur, dans le but de mieux les réformer. C’est cette attitude, cet état spirituel, qui représente le véritable savoir (‘ilm), la science assimilée et mise en pratique (irfân).

Le Cheikh Ibrahim Hakki d’Erzurum résume cette idée comme suit :

« Les walîs (saints ou amis d’Allah) possèdent trois qualités : ils sont satisfaits dans les moments d’affliction, patientent devant la violence et restent dignes devant les chocs émotionnels. »

« Le fondement du savoir (‘ilm), c’est le tempérament doux; Le fondement de la sagesse (hikma), c’est le bon comportement parmi les gens ».

Ainsi, la fuite et le manque de patience devant les peines sont le résultat de l’ignorance et du manque de sagesse. Alors que les détenteurs du savoir (‘ilm) et de la connaissance assimilée (irfân) agissent avec délicatesse et mansuétude, les ignorants et les brutes affichent brutalité, égoïsme et perversité. L’un des pires traits de l’ignorance est de rester inconscient de la bonté et du raffinement de la religion. Car l’éthique est bien la marque distinctive de l’esprit islamique. Mawlana Rumi nous dit si joliment :

« Ma raison demanda à mon coeur: Qu’est-ce que la foi? . Mon coeur se pencha à l’oreille de ma raison et lui confia : la foi est composée de l’éthique ».

A ce sujet, Ibn ‘Abbas (ra) interpréta le verset ci-dessous :

« La bonne action et la mauvaise ne sont pas pareilles. Repousse (le mal) par ce qui est meilleur ; et voilà que celui avec qui tu avais une animosité devient tel un ami chaleureux » (Fussilat 41:34)

« Par l’expression « ce qui est meilleur « (ahsan), le verset nous incite à faire preuve de patience dans les moments de colère et à pardonner lorsque le mal nous touche. Allah protège les hommes qui agissent conformément à ce verset, et humilient leurs ennemis qui deviennent semblables à des amis sincères. »

Anas b. Malik (ra) dit à propos de ce verset : « La personne décrite dans ce verset détient une âme si raffinée et si délicate qu’elle répond au mal par les mots suivants: « Si tu dis vrai, qu’Allah me pardonne et si tu mens, qu’Allah te pardonne.»

Un autre verset confirme cette sagesse :

« Les serviteurs du Tout Miséricordieux sont ceux qui marchent humblement sur terre, qui, lorsque les ignorants s’adressent à eux, disent : «Paix » (Furqan 25: 34)

Fidèles à l’esprit coranique, les amis d’Allah ne donnent pas d’attention aux ignorants et ne se disputent pas avec eux. Car la dispute et en elle même une passion grossière, et s’y obstiner ouvrirait les portes d’un mal plus important.

Ali ibn Talib nous enseigne à ce propos :

« Face aux paroles lâches et ignobles, ne t’aventure pas à répondre! Car celui qui prononce ces paroles obscènes possèdent des mots encore plus exécrables. Que tu répondes, il répliquerait une nouvelle fois par des expressions vulgaires. Ne plaisante donc pas avec l’ignorant! Sa langue empoisonnée blesserait ton coeur.»

De même, Rumi nous dit :

« Devant l’ignorant, soit semblable au livre, silencieux! »

« Une personne de bon tempérament endure les rumeurs, il est pareil à l’aveugle et au sourd devant le mal des hommes ».

Le Prophète (saws) détient la pleine signification de ce noble comportement, que l’on retrouve aussi chez les saints serviteurs d’Allah. Un jour il (saws) demanda à ses compagnons :

«  Est-ce qu’aucun d’entre vous n’est capable d’être comme Abu Damdam ? »

« Qui est Abu Damdam? » répondirent ces derniers.

« C’était un membre d’une tribu passée. Il avait coutume de dire, « je pardonne à tous ceux qui m’ont insulté ou calomnié »

Ô combien est grand l’horizon de son coeur! Celui qui est à l’écoute de l’amour infinie du divin, Allah lui offre la compassion, la tendresse, le pardon et la tolérance. Le Juste ne veut pas que Ses serviteurs se retrouvent dans une mauvaise posture au Jour des Comptes à cause de leurs propres actions. C’est pour cette raison que les serviteurs d’Allah s’en remettent tranquillement à la miséricorde divine.

L’imam Ghazali rapporte le récit de sa propre vertu et patience devant l’incommodité des hommes :

« Un homme puissant, écrivit 360 essais sur le thème de la sagesse. Evaluant cette oeuvre considérable, il pensait s’être rapproché d’Allah. C’est alors qu’Allah le Très Haut révéla au Prophète de l’époque la chose suivante :

❃ Dis à cette personne, qu’il foule la terre avec hypocrisie. Or, de cette hypocrisie Je ne peux rien n’accepter!

Après avoir entendu cette révélation, l’homme partit seul, se retirer dans une grotte. Il commença à adorer son Seigneur puis se dit : « Ainsi j’ai atteint l’agrément divin ».

Mais une nouvelle fois, Allah le reprit:

❃ Celui qui s’éloigne des hommes et de leurs souffrances ne peut espérer atteindre mon agrément.

L’homme prit directement la direction du marché, se mêla aux hommes, marcha avec eux, s’assit et mangea en leur présence. Allah le Très Haut fit alors la révélation suivante à Son prophète :

❃ Informe cet homme qu’il vient d’obtenir Mon agrément.

Il convient de rappeler que dans le soufisme également (tasawwuf) les pratiques qui tendent à s’isoler du reste de la société, à l’image de la vie monacale, sont proscrites. Il ne faut pas les confondre avec ce que l’on rencontre parfois dans la spiritualité islamique, à savoir la retraite des hommes et des activités mondaines pour une durée déterminée. Cette dernière est en fait un exercice, dont l’objectif est de parfaire l’âme de l’amoureux. Mais en temps normal, c’est parmi le peuple que le soufi poursuit sa quête et sa soumission à Allah. A vrai dire, le fait de ne pas rester seul a même été édifié en tant que règle de conduite. Un autre concept connu du soufisme est « la solitude parmi la foule », c’est-à-dire que le croyant ressent en permanence la présence d’Allah bien qu’étant au milieu de la foule. En Islam, cet état représente d’ailleurs un niveau élevé du comportement. Une autre adage exprime cette connexion entre la présence parmi les hommes, la multitude, et la relation intime avec Allah le Très Haut, sans aucun obstacle : « La main est dans le profit, le coeur est avec le Bien Aimé… »

Mawlana rappelle à ce sujet :

« Il n’existe pas un seul coin dans ce monde qui soit dépourvu de troubles et de pièges. Et il n’y a pas non plus de délivrance, de bonheur ou de confort en dehors de la découverte du Vrai dans notre coeur, de trouver refuge en Lui et de vivre dans Sa quiétude spirituelle. »

« Je jure par Allah que celui qui ne peut vivre dans la patience n’échappera pas à la griffe du chat, quand bien même il s’enfoncerait dans un trou de souris. »

De même, à travers l’histoire suivante Muhammad Iqbal exprime joliment le mérite de vivre parmi les gens et d’être tolérant vis-à-vis des troubles qu’ils commettent :

Une jeune gazelle partageait son chagrin avec une gazelle plus expérimentée :

« A partir de maintenant, je vais partir vivre près de la Ka’aba, dans la région du Haram (territoire sacré où il est interdit de chasser). Car ici les chasseur nous tendent des pièges et nous pourchassent jours et nuits. Désormais, je veux vivre loin de la menace des chasseurs et pouvoir enfin gouter à la paix de l’âme… »

L’autre gazelle l’écouta avec attention puis lui donna ce conseil :

« Ô ma brillante amie! Si tu veux rester en vie, tu dois vivre dans le danger. Tu dois te tenir prête à toute sortes de situation. Que ta vie soit plus trépidante que l’épée tranchante et affinée! Car le niveau de la foi ne devient clair que dans les moments difficiles. Le danger met à l’épreuve ta force. Laisse nous connaître les capacités de ton corps et de ton âme ».

Une autre caractéristique des amis d’Allah est que s’ils doivent choisir entre la position de l’oppresseur et celle de l’opprimé, ils choisissent volontairement la seconde.

Un jour Sa’d b. Abi Waqqas (ra) demanda au Prophète (saws) :

« Ô Messager d’Allah, si quelqu’un entre dans ma maison (à l’époque du désordre, de la Fitna) et me menace de me tuer. Que me conseilles-tu de faire? »

Le Prophète (saws) lui répondit alors

« Agis comme le fils d’Adam (Abel) (as) !»

En fin de compte, il est possible de résumer la caractéristique fondamentale des amis d’Allah par la phrase suivante : « Pour le seul agrément d’Allah, ils sont capables d’endurer les souffrances et les peines qui se présentent à eux ».

Cette noble attitude nous est rappelé par un ami d’Allah nommé Ma‘ruf Karkhi.

Ma‘ruf Karkhi accueillait dans sa maison un homme souffrant d’une grave maladie et répondait à tous ses soins et besoins. Cependant, l’état du malade n’allait qu’en s’aggravant et sa douleur était si forte qu’il gémissait nuit et jour, incapable de trouver le sommeil ne serait-ce qu’un seul instant. De même, ses cris ne permettaient pas aux résidents de dormir. Perdant contrôle sur son propre tempérament, il hurlait sur les autres et ne cessait de les déranger. Finalement, son caractère était devenu insupportable et les habitants quittaient l’un après l’autre la maison. Arriva le moment où seul Ma‘ruf Karkhi et sa femme continuaient d’y résider. La nuit, Ma‘ruf Karkhi avait pour habitude de ne pas dormir afin de rester à l’entière disposition du convalescent. Néanmoins un jour, le manque de sommeil le prit si terriblement qu’il n’eut d’autre solution que de se reposer. Voyant cela, le malade n’éprouva aucune tendresse et commença à exprimer son ingratitude envers Ma‘ruf Karkhi :

« Quelle sorte de derviche es-tu! En vérité, vous autres portez uniquement des noms et des titres, détachés de toute réalité. Vous n’êtes que des hypocrites. Vous ordonnez aux autres la takwa (crainte référentielle d’Allah) mais êtes incapables de la mettre vous-même en pratique. Regardez-moi cet homme, dormant tranquillement sans la moindre empathie pour ma situation. Il se remplit le ventre et dort profondément jusqu’au matin. Que peut-il bien comprendre de mon état misérable?! »

A l’écoute de ces mots, Ma‘ruf Karkhi fit preuve de patience mais sa femme, qui n’avait pas plus dormi que lui, ne put supporter une telle ingratitude et souhaita renvoyer le malade de la maison. Ma‘ruf Karkhi la rassura d’un large sourire au visage et lui confia :

« Ô ma femme! Pourquoi ses mots t’ont-ils offensés alors que c’est moi qui était visé? Si quelqu’un a été malhonnête ici, c’est moi. Aussi désagréables qu’ils puissent paraître, ses mots m’ont apporté de la joie. Ne vois-tu pas qu’il est train de connaitre une douleur atroce? Constate par toi-même, il ne parvient pas à dormir ne serait qu’une seconde. Sache que le véritable savoir, la véritable tendresse et miséricorde n’est autre que de supporter le calvaire d’autrui… »

Sheikh Sa’di relate la même histoire dans son Bostan et nous donne le conseil suivant :

« Seul un coeur rempli d’amour, peut pardonner. Si jamais tu n’es constitué que d’un corps, sache que tu finira par mourir et ton nom disparaitra avec la disparition de ton corps. Mais si tu es généreux et dévoué au service des autres, alors tu resteras en vie dans le coeur des gens bien après que ton corps ait quitté ce monde. N’as-tu pas remarqué ô combien la ville de Karkh comptait de tombes? Cependant, aucune d’entre elles n’est connue et ne reçoit de visites autant que celle de Ma‘ruf Karkhi. »

Dans le même esprit, Yûnus Emre nous offre ce magnifique quatrain :

Un derviche doit enterrer son désir (pour les choses mondaines);

Oublier sa langue devant celui qui déchire (le coeur d’autrui),

Perdre sa force devant celui qui dévaste,

Se détourner des passions de la masse.

En d’autres termes, le soufi doit prendre le dessus sur les troubles et peines causées par les hommes avec patience et tolérance. Le fait de regarder les créatures du point de vue du Créateur n’est autre que  le trésor de son coeur. Si un derviche agit comme le commun du mortel, s’emportant sans pitié devant chaque grossièreté qu’il rencontre, on pourrait légitimement penser qu’il défend son bon droit. Mais selon l’éthique du soufisme, les impératifs de pardon, de clémence et d’endurance doivent être respectés si le croyant ne veut pas rester ignorant de la sagesse et des secrets divins. A savoir dans ce cas, qu’Allah envoie des épreuves à ses serviteurs afin de les parfaire.

A vrai dire, faire montre de pardon, de clémence, de patience et d’endurance envers les créatures d’Allah sont des qualités précieuses pour quiconque souhaite obtenir la miséricorde, l’agrément et l’amour du Créateur. C’est pour cette raison que ces habitudes sont considérés comme autant de butins inestimables dans l’éthique soufie.

Ainsi les décrit Rumi :

Le fait de patienter devant le mal est à la fois la source de la vertu des croyants et la raison de son niveau élevé.

Le cœur assoiffé du Véridique, où qu’il se trouve, est délecté par la patience.

De plus, un tel comportement permet dans bien des cas de corriger les mauvaises manières des personnes rudes. Mais si jamais de telles personnes ne ressentent ni regret ni envie de corriger leurs erreurs, c’est qu’ils se livrent inconsciemment à une forme d’auto-destruction, à la fois matérielle et spirituelle. Car dans ce cas, ce n’est autre qu’Allah le Très Haut qui s’occupe de rendre justice à Ses pieux serviteurs, au droit bafoué par de telles vulgarités. Or, lorsqu’Allah puise directement chez les oppresseurs le droit qui revient à Ses amoureux serviteurs, il peut s’agir d’une revanche terriblement douloureuse pour les fautifs. Car cette opération s’effectue parfois par le biais de l’attribut divin de l’extrême colère (Jalâl). L’histoire suivante explique cette sagesse d’une bien belle manière :

Dans sa jeunesse, le Cheikh Ibrahim Hakki était au service de son maître, le Cheikh Ismail Fakirullah. Un jour, il partit à la fontaine afin de lui apporter de l’eau. Alors qu’il versait l’eau dans sa jarre, un cavalier l’interpela : «Vas t’en mon enfant! », cria t-il tout en poursuivant sa course vers la fontaine. Soudain, alors que Ibrahim Hakki voulut prendre sa jarre et se retirer, le cavalier conduisit son cheval vers lui et le poussa par terre. Ibrahim Hakki se sauva de justesse mais ne pu retenir la jarre, qui s’était renversée et cassée en morceaux aux pieds du cheval. Le jeune élève retourna chez son maître et lui raconta son histoire, en pleurs. Le maître lui demanda:

– As-tu dit quelque chose à ce cavalier qui a brisé ta jarre ?

– Non, je n’ai rien pu lui dire. répondit-il.

– Dans ce cas, repars vite à la fontaine et transmets au cavalier quelques mots! Lui ordonna le maître.

Ibrahim Hakki revint sur ses pas et trouva le cavalier occupé avec son cheval. Cependant, l’élève était trop poli et gentil pour pouvoir lui demander des comptes. Il retourna donc vers son maître, qui l’interrogea :

– As-tu été capable de lui dire quelque chose ?

– Pas un mot, mon maître. J’en avais l’intention mais ma langue s’est comme tordue, il m’était impossible de parler.

Son maître éleva sa voix et lui ordonna une nouvelle fois :

– Je te le répète, repars vite à la fontaine et transmets au cavalier quelques mots! Sinon il lui arrivera un malheur!

Cette fois-ci, Ibrahim Hakki retourna à la fontaine très décidé. Mais une fois arrivé, il fut surpris de trouver le cavalier mort, allongé au sol. Apparemment, il reçut un coup terrible de la part de son propre cheval et y succomba. Ibrahim Hakki courut chez son maître Ismail Fakirullah et lui décrit toute la scène. L’histoire attrista le Cheikh :  « Quel triste sort, un homme en réponse d’une jarre! ».

Les personnes présents auprès du maître ne purent comprendre cette phrase et lui demandèrent des éclaircissements. Ce grand saint prit alors plus longuement la parole :

« Ce cavalier oppressa Ibrahim Hakki. Ce dernier pourtant oppressé, ne résista aucunement, même pas d’un seul mot. En agissant ainsi il laissa cette affaire à Allah le Très Haut. Cette situation déchaina Sa colère et Il prononça cette punition sur le cavalier. Si Ibrahim Hakki s’était défendu et avait lancé ne serait-ce que quelques mots, l’affaire aurait été réglée. Cependant, Ibrahim préféra conserver le statut de pur oppressé, malgré mon insistance pour qu’il fasse quelque chose au cavalier, lui dise un mot qui puisse le sauver. Malheureusement, sans succès! »

Les amis d’Allah, qui ont accès aux secrets à travers leur expérience spirituelle, entrevoient les causes du châtiment de chacun. C’est pour cette raison qu’ils répondent aux injustices par ne serait-ce qu’une simple parole Ils espèrent ainsi sauver les oppresseurs en question de la colère divine.

En résumé, les croyants matures réagissent avec une belle patience, tolérance et endurance aux tourments que leur causent les autres êtres humains. Car ils sont conscients du fait que ces derniers sont en réalité des épreuves envoyés par Allah le Très Haut. Mawlana Rumi décrit cet état comme suit :

« Une montagne contenant des trésors de ce monde, a été réduite en miettes par des obus explosifs ».

Eclaircissons cette sagesse par le biais d’une autre métaphore, celle d’un arbre fruitier nouvellement planté. On y étale de l’huile sur le tronc afin de le protéger des insectes.

De même, les parfaits croyants doivent se tenir prêts contre l’ignorance et la grossièreté qu’ils peuvent rencontrer au cours de leur vie. Pour le seul agrément du Juste, ils endurent les peines et les souffrances dues aux actions de l’homme. Et c’est là, le signe d’une conscience élevé de la foi.

Qu’Allah nous fasse grâce d’une once de compréhension, d’intuition, de finesse et de sagesse, comme Il le fit pour Ses saints serviteurs!

Qu’Il nous protège de l’embrasement causée par la grossièreté ainsi que des disputes causées par l’ignorant et le brut!

Qu’Il nous permettent tous de nous retrouver parmi les croyants parfaits, de vivre en adéquation avec le bon sens, d’atteindre la Paix divine et de posséder un coeur purifié!

Amin…!

Osman Nuri Topbaş

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