La chèvre obstinée : victime de qui ?

Nov 12, 2013 par

La chèvre obstinée : victime de qui ?

La chèvre est l’une des créatures les plus connues dans les histoires pour enfants. Son nom colle avec obstination. Bien souvent, en faisant référence à l’expression « comme une chèvre », nous exprimons métaphoriquement à quel point un individu peut être obstiné.

Dans une histoire évoquant le sujet de l’obstination, deux chèvres stationnent aux deux extrémités d’un pont étroit qu’elles veulent traverser en même temps. S’étant engagées sur le pont au même moment, elles se croisent en plein milieu, se bousculent en refusant de céder le passage à l’autre, finissent par tomber toutes les deux au fond du lac et se noyer. On raconte cette histoire aux enfants dès leur plus jeune âge pour leur faire comprendre à quel point l’obstination est un mauvais comportement et qu’il n’y a rien à y gagner en agissant de la sorte.

Et bien si toutefois les deux protagonistes de cette histoire étaient deux célèbres moutons connus pour leur docilité ou deux lions célèbres pour leur leadership et non deux chèvres, est-ce que le résultat aurait changé ? Je ne le crois pas. Pour que cette histoire ne se terminât pas au fond du lac, il aurait fallu que les animaux qui se sont entrecroisés sur le pont fussent égaux du point de vue de la force. Par exemple, si l’animal qui était apparu devant la chèvre obstinée avait été un lion, notre chèvre aurait-elle pu continuer à le repousser ? Ou bien lui aurait-elle laissé le passage en disant : « Ô mon seigneur, mon cher grand frère lion, je vous en prie, passez !? » Car si celui qui est en face d’elle avait été un lapin fragile, la chèvre l’aurait effarouché par un simple regard empli de méchanceté.

Si c’est ainsi, est-ce une raison pour nous de qualifier d’obstinée la pauvre chèvre ? N’est-ce pas dû au fait que l’animal adversaire soit aussi une autre chèvre de même nature et de même taille ?

Lorsqu’on demande à des parents quel est le caractère le plus pénible de leur enfant, « l’obstination » est la réponse qu’ils donnent en premier. L’obstination est une attitude très répandue chez l’enfant. Beaucoup de mères particulièrement désespérées se plaignent que leur enfant adopte un comportement obstiné et abusif à leur encontre et se permettent de conclure qu’elles ne peuvent rien faire à cause de son obstination.

L’enfant, avant  de posséder l’habilité de s’exprimer, répond négativement aux questions qui lui sont posées en tournant la tête de droite à gauche. Quant aux mouvements de la tête consistant à la soulever et à la rabaisser afin d’exprimer l’acceptation (traduire un « oui »), ils sont plus rares et ne sont  constatés qu’avec le temps. Dès qu’il commence à parler, il utilise habituellement les mots « oui » et «non ». Les mères disent la plupart du temps que leurs enfants ont des problèmes avec leurs camarades du même âge qu’eux, mais que par contre ils en ont moins avec ceux qui sont plus âgés. Lorsque deux frères proches par l’âge, des jumeaux ou deux enfants de même âge, se retrouvent au même endroit, ils adoptent en réalité un comportement fait d’obstination si on leur impose de s’amuser avec un même jouet qu’ils n’apprécient guère. L’objectif de l’enfant dans ce cas n’est pas de s’amuser avec le jouet mais de montrer sa propre force face à une autre force qui lui est équivalente. Cette résistance, il ne la manifeste pas contre un enfant qui le surpasse ou qui lui est inférieur. Tel un manifeste simple d’effort d’individuation, les enfants commencent à s’opposer très souvent aux règles. Cette attitude qui s’apparente à un problème n’est en fait qu’une phase temporaire d’évolution. Ce qui peut parvenir comme plus grand mal à l’enfant durant ce processus, c’est le fait d’étiqueter ce caractère comme obstiné en s’appuyant sur ce comportement. Au moment où cette attitude de résistance qui affole les parents devient préoccupante et amène à trouver des solutions immédiates, les contradictions deviennent encore plus violentes avec les polémiques inutiles. Durant la période dans laquelle se développe l’individuation, l’enfant conçoit l’obstination comme une forme d’expression naturelle et maintient cette approche dans sa conduite en général.

Face à ces situations, les parents ne doivent pas insister pour toujours contester cela en se disant que l’enfant a acquis une maturité durant des années et doivent éviter de renforcer les comportements de résistance.

Tout parent doit se rappeler qu’il n’a pas le même statut que son enfant et qu’il doit s’abstenir de répliquer avec obstination. Lorsque l’obstination perdure entre le parent et l’enfant, cela peut conduire à des troubles du comportement chez l’enfant tels que le refus de manger, de faire ses devoirs, voire des crises de pleurs… ou bien l’enfant pour sortir vainqueur du difficile conflit dans lequel il s’est engagé se voit dans l’obligation de faire des choses que ses parents lui ont formellement interdites. Ce problème qui n’est certes pas sans incommodité des deux côtés est loin d’être très différent des deux fameuses chèvres de notre histoire, celles qui sont tombées dans l’eau à cause de leur obstination.

Le problème sensible de l’obstination dans le façonnement est lié par le fait que les parents prennent leurs enfants sur le même pied d’égalité qu’eux en termes de force et que, de fait, ils autorisent à concevoir de la sorte l’état de leurs enfants. S’obstiner avec un enfant dont le développement physique, moral et spirituel n’est pas achevé est pour celui-ci un signe qui montre que la personne en face l’a bien pris pour adversaire. À chaque fois que le parent fera l’effort de prouver sa force, l’enfant continuera à résister.

La force qui est appliquée dans tous les autres rapports humains s’unit avec celle qui viendra d’en face et se retourne contre son propriétaire en s’intensifiant. Chaque effort provoque une réaction ; tous les comportements attachés à l’obstination mettent en branle toutes les défenses obstinées.

S’il y a des objectifs communs pour les individus et les sociétés, il ne peut y avoir en revanche un chemin d’intérêt commun en dehors d’une attitude conventionnelle. Quant aux histoires qui finissent joyeusement, il est nécessaire de pouvoir se donner avec réserve, de se sacrifier de temps en temps. Être humble est un trait moral qui valorise, mûrit et accroît la bonté de l’individu. Là où la force de l’ego est appliquée, il n’est guère possible que les individus soient satisfaits et en paix.

Tuba Sökmen

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