L’ego et ses états

Jan 22, 2011 par

L’ego et ses états

Le Prophète Muhammad ( ) et ses Compagnons, revenant de la bataille de Tabûk (9ème année après l’Hégire), leur déclara : « Nous revenons de la petite guerre pour entreprendre la grande guerre (al-jihad al-kabir). »

Leur peau s’était collé à leurs os, même leurs proches avaient du mal à les reconnaître. Affaiblis par la fatigue, affligés durant ce long périple (900 kilomètres), ils lui demandèrent alors :
« Qu’est-ce que la grande guerre, ô Prophète d’Allah ? »
Il leur répondit : « Le combat contre l’ego (nafs). » 

۞

En effet, pour atteindre Allah le Tout-Puissant, le combat contre l’ego est indispensable. C’est pour cela que les Soufis passent la majeure partie de leur vie à le combattre ; cependant, de tous ceux qui s’engagent dans cette voie et au creux de cette bataille, seuls quelques-uns connaissent le succès, car l’ego est habile et perfide, et de quelque façon qu’il soit chassé, il revient toujours.

Jalal ud-Din Rumî dit : « Même si ton ego te suggère de pratiquer le jeûne et la prière, c’est encore par perfidie car il est habile et perfide. »

On ne peut reconnaître les tromperies de l’ego que sous la conduite d’un maître parfait (Mûrshid al-Kâmil) ; et réussir dans ce combat spirituel n’est possible que grâce à la force de l’amour et de la dévotion. Comme l’a dit Saadi Shirazi :

« Au lieu de critiquer ou de faire la guerre à ceux que tu juges comme hérétiques et infidèles, combats les désirs de ton ego si tu es un homme. »

Notre regretté Sheikh Musa Topbaş disait :

« La plus grande bénédiction qu’ait pu m’octroyer Allah, c’est que j’ai tellement été préoccupé de corriger les défauts de mon ego que je n’ai pas eu le temps de voir les défauts des autres. »

En effet, l’ego (nafs) compte sept états ou degrés :

I. « Nafs al-Ammarah » (ou l’âme instigatrice du mal) voit l’homme vaincu par ses désirs. D’où l’appellation «Ammarah » qui signifie : « serviteur de son ego ». Comme toute chose fait route vers Allah, cet homme du premier degré lui aussi fait route vers Lui, mais il en est inconscient. Il vit dans l’univers du témoignage, n’étant qu’un témoin d’Allah. Son état est la dépendance et ses attributs sont l’ignorance, la cupidité, la vanité, le désir, l’envie, etc.

II. « Nafs al-Lawwamah » (l’âme qui blâme) : C’est le degré où l’homme commence à se questionner sur son existence, tout en continuant d’obéir à ses désirs. Lui aussi va vers Allah et il commence à percevoir le langage de la création. Son état est celui de la sympathie. Alors que l’homme du premier degré s’appuie sur la religion, celui du second degré s’appuie sur une voie spirituelle. Il est conscient de ses défauts. Les envies ont pris chez lui la place des désirs. Il ignore encore la soumission et pratique la duplicité. Il est ambitieux. L’homme du premier degré n’a pas encore totalement disparu en lui, mais son cœur est ébranlé.

III. « Nafs al-Mulhimah » : À ce degré, l’homme est inspiré par Allah. Son chemin va vers Lui et il en a conscience. Son état est celui de l’amour. Il est savant, généreux, modeste, patient, etc.

IV. « Nafs-al-Mutma’innah » : Parvenu à ce degré, l’ego s’efface, l’homme a acquis la certitude. Il ne va pas vers Allah, mais vers Lui. Sa réalité est tenue secrète pour les autres hommes. Il connaît l’état de soumission totale et comprend nombre de secrets. Il est généreux, résigné, doux, soumis, juste, pieux. Il a le sourire car rien ne lui pèse. La paix est totale en lui. Il pardonne tout et ignore les défauts des autres.

V. « Nafs al-Radiyyah » : L’homme connaît à ce degré l’acceptation totale et la maturité. Son acte est divin. Il vit dans le secret. Son état est la non-existence. Tous les attributs humains ont disparu chez lui. Il partage l’éternité divine.

VI. « Nafs al-Mardiyyah » : Au cinquième degré, l’homme accepte Allah, mais au sixième, l’homme est accepté par Allah. Il incarne la vérité permanente. Tous ses attributs sont des attributs divins. Il a unifié l’amour de la création avec l’amour du Créateur.

VII. « Nafs al-Kamilah » : C’est le degré de parfaite maturité. L’homme y connaît l’unité dans la multiplicité et la multiplicité dans l’unité. Il voit l’unité divine dans la création et la création dans l’unité divine.  Il est inaccessible aux autres hommes. Son état est celui de l’éternité. Ses attributs forment l’ensemble des attributs divins. C’est le stade des prophètes et de quelques rapprochés d’Allah (wali).

۞

Le Soufi considère que l’homme est naturellement imparfait ; c’est un être malade que son manque de discernement empêche de saisir la Vérité (Haqiqah). Le « moi est haïssable » disait Pascal. L’homme est incapable par lui-même d’atteindre le vrai, car sa vision est faussée par les apparences et par sa propre morale.
Il doit cheminer à travers une voie spirituelle, apprendre les vices de son ego et les freiner, tout en purifiant et raffinant son cœur par l’invocation divine.

Ainsi donc la Soufi passe du « Nafs Ammarah », stade où les tendances diaboliques de tous les instincts primaires (instinct animal, sexuel, agressif, etc.) le secouent, à « Nafs Lawwamah » où les tendances modifiables écartent les tendances diaboliques et rapprochent le Soufi de la perfection. Au stade terminal, les passions se taisent et se subliment : elles sont remplacées par des qualités permanentes (tamqin). Lorsque le disciple parvient à pénétrer dans cet état sublime, il atteint le but final, suivant les versets coraniques 27 et 28 de la sourate Al-Fajr (l’aube) : « Ô Toi, Âme apaisée ! Retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée ».

يَا أَيَّتُهَا النَّفْسُ الْمُطْمَئِنَّة ارْجِعِي إِلَى رَبِّكِ رَاضِيَةً مَّرْضِيَّةً فَادْخُلِي فِي عِبَادِي وَادْخُلِي جَنَّتِي

En effet dans le Coran, Allah le Très-Haut, ne considère guère les trois premiers niveaux de l’ego, sauf celui qui a atteint l’état de Mutma’innah, et l’invite par conséquent au paradis.

Un tel Homme Parfait est digne d’être en présence d’Allah (qurbiyah).

۞

Une nuit, parcourant les rues, un fakir vagabond se retrouva face à un jeune homme se tenant devant le corps ensanglanté d’une femme morte.
« Au Nom d’Allah, qu’avez-vous fait ? » laissa-t-il échapper, sans même réfléchir. « Quel est ce malheur ? »
« Ceci n’est pas un malheur. C’est le corps de ma mère que je viens de tuer. »
« Tuer ? Comment avez-vous pu tuer votre propre mère ? N’avez-vous point conscience du respect et de l’honneur que l’on doit à sa mère, sans parler de l’abomination d’une telle action ? Qu’a-t-elle bien pu faire pour mériter un tel traitement ? »
« Elle a fait une action tellement mauvaise, que cela a sali son propre nom…ainsi que le mien. Je suis rentré à la maison il y a peu de temps, pour la trouver enlacée nue dans les bras d’un homme auquel elle n’était pas mariée. Ainsi, je l’ai tuée afin que sa tombe cache sa honte. »
« Eh bien, dans ce cas, dit l’étranger avec un haussement d’épaule, j’aurai plutôt tué son partenaire dans ce péché. »
« Mais alors, répondit l’autre, j’aurai dû tuer quelqu’un de nouveau chaque jour.
En tuant ma mère, j’ai évité de faire couler le sang d’une multitude d’autres personnes. N’est-ce pas mieux de ne couper qu’une seule gorge, plutôt qu’un grand nombre ? »

O lecteur, cette mère de mauvaise nature, dont les vices peuvent être trouvés dans les moindres recoins, c’est ton propre ego. Viens donc et tue-le, car à cause de cette vile créature, à chaque moment tu t’attaques à quelqu’un de réellement vénérable.
À cause de cet ego, ce monde juste est devenu étroit et rempli de chagrin pour toi; à cause de cette folie, à chaque moment tu es en guerre contre Allah et l’homme. Cependant, en tuant cet ego, tu te délivreras de tout ça et tu ne devras plus t’excuser constamment: car plus personne sur cette terre ne sera ton ennemi ! (Mathnawi, Livre 2, lignes 776-785)

Le grand Sheikh Osman Nuri Topbaş dit : « Le Tasawwuf implique à l’aspirant (tâlib) d’être conscient de tous ses actes, même les plus banales. »
Le musulman sincère qui désire la proximité de son Créateur se doit d’être constamment conscient et éveillé spirituellement face aux multitudes de vices que lui prépare sans cesse son propre ego.  (Sources : « Tasawwuf »  d’Osman Nûri Topbas, « Altinoluk Sohbetleri » de Sadik Dâna)

Adem Dereli

Articles liés

Tags

Partager

Exprimez-Vous