Introduction à la Civilisation Musulmane (I)

Jan 9, 2015 par

Introduction à la Civilisation Musulmane (I)

Pr. Mustayeen Ahmed Khan

Incipit

À l’aube du XXe siècle, l’Islam reste une religion mal comprise en Occident. L’histoire de la Civilisation Musulmane et de sa contribution à l’avancée de l’Humanité ne sont ni enseignées ni expliquées : les masses sont ainsi non seulement ignorantes de la merveilleuse culture scientifique islamique, mais sont aussi enclines à des idées déraisonnables et toutes faites concernant l’Islam, souvent décrit comme un ramassis d’intolérances. Tout cela n’est dû qu’à l’ignorance. Car si, dans toute l’Histoire de l’Humanité, l’on ne devait citer qu’une seule période où la science prédominait et où le monde vivait éclairé de ses lumières sous des États théocratiques, ce serait celle des gouvernements islamiques du VIIIe siècle jusqu’au début du XVIIe.

En occident, l’histoire enseignée débute par la Civilisation Grecque puis Romaine, suivies par le Moyen Âge, et enfin la Renaissance. Peu de manuels et de livres soulignent le fait que durant la période d’obscurantisme européen, la splendeur  scientifique orientale avait atteint des sommets. Il n’était pourtant pas nécessaire d’aller loin… Cordoue, en Espagne, était l’un des plus brillants centres d’érudition du monde musulman, voire du monde entier. Certes, on doit énormément aux révolutions occidentales, comme la Révolution française, sujet qui fait beaucoup couler d’encre, mais l’on ne reconnaît jamais la dette due au merveilleux et exceptionnel phénomène culturel et scientifique musulman !

Le savoir accumulé par le monde actuel est évidemment la somme des contributions de toute une myriade de civilisations, chacune ayant son propre lot de scientifiques et d’inventeurs. Quant à l’importante contribution des musulmans, elle s’est opérée selon nous, sur trois plans :

  • Ils ont préservé et transmis l’héritage d’autrefois.
  • Ils ont développé et promu les sciences expérimentales jusqu’à un niveau très élevé, jusqu’alors inconnu.
  • Ils ont simplifié et universalisé les connaissances acquises dans de très vastes domaines, et particulièrement celui des mathématiques.

VIe siècle : seconde moitié

Naissance du Prophète Muhammad, que la bénédiction et la paix soient sur lui, à Makka (La Mecque).

Plusieurs auteurs ont considéré que l’année de naissance du prophète était 571 du calendrier grégorien (Anno Domini = AD). L’écart de deux années est certainement dû à la différence entre les calendriers lunaire et solaire. L’année solaire comporte en effet 365,242 jours alors que le calendrier lunaire en possède 354,367, ce qui signifie approximativement que 33 années solaires équivalent à 34 années lunaires. Par exemple, si le 1er Ramadân 1418 tombe le 30 décembre 1997, ce ne sera alors qu’après 33 ans, c’est-à-dire en 2030, que le 1er Ramadân coïncidera avec le 30 décembre. Le calendrier mecquois était luminaire, mais était régulièrement corrigé pour garder une comptabilité entre les années lunaires et solaires. C’est seulement trois mois avant sa mort, au moment du Pèlerinage d’Adieu, que le Prophète adopta définitivement le calendrier lunaire. C’est un fait acquis à l’unanimité que le Prophète est né 53 ans avant l’Hégire (l’émigration  du Prophète de La Mecque à Médine). Selon Ibn Hishâm, le jour précis de sa naissance est le lundi 12 Rabî al-Awwal. La date équivalente dans le calendrier grégorien est le lundi 17 juin 569.[1]

VIIe siècle : première moitié

609. Début de la révélation du Coran.

Les tout premiers versets révélés sont les cinq suivants :

« Au nom de Dieu, le Très-Miséricordieux, le Tout Miséricordieux.

Lis au nom de ton Seigneur qui a créé :

Qui a créé l’homme d’un caillot de sang.

Lis ! Car ton Seigneur, le Très Noble,

est celui qui a enseigné par le calame :

Il a enseigné à l’homme ce qu’il ne savait pas. »  (Coran, 96 : 1-5)

Le Coran (Al-Qur’ân) signifie littéralement la Lecture ou la Récitation. Les musulmans croient que c’est la Parole de Dieu révélée à Son Prophète par l’intermédiaire de l’Archange Gabriel (Jibrîl). La période de révélation s’étend sur une durée de 23 années. Le Prophète demandait à ses disciples non seulement d’apprendre par cœur les révélations, mais également de les écrire afin de les garder intactes. Après la mort du Prophète, le Calife Abû Bakr Aç-Çiddîq a codifié ces écrits dans la copie appelée Muçhaf (Feuilles Réunies). Lors de l’expansion de l’Islam, et tenant compte des différences de prononciation dans d’autres régions, le calife ‘Uthmân Ibn ‘Affân a fait faire cinq exemplaires de ce Muçhaf et les a envoyés comme copies authentiques dans les différents centres du Califat. Deux de ces copies sont toujours existantes : une au Musée de Topkapi à Istanbul et l’autre à Tachkent.

Le Coran est le guide de l’homme pour la totalité de sa vie, temporelle aussi bien que spirituelle, individuelle, sociale et collective. Il s’adresse à tous les hommes de la terre à travers tous les temps. Il convient de signaler que le Coran ne demande pas de croire pour croire, mais il répète sans cesse : réfléchissez, méditez, raisonnez, pensez, cherchez, et cela même en matière de foi. Le thème central du Coran est le monothéisme pur, la foi en un Dieu unique, sans associés ni icônes.

612.  Déclaration de la mission du Prophète.

Au début de la révélation coranique, le prophète prêchait le Message en secret à sa famille et à ses proches.

Dès l’an 612, la diffusion du Message se fit ouvertement à tous les Quraysh – sa tribu -, puis à toutes les tribus. Son appel au monothéisme et à la fraternité universelle avec justice était fortement opposé à la société Quraysh. Cette dernière était polythéiste, plongée dans l’obscurantisme et son lot de guerres fratricides, de vendettas entre tribus qui duraient des générations, et de pratiques barbares et ignominieuses, telles que l’enterrement des filles vivantes à leur naissance[2].

622.  Face à des persécutions extrêmes de la part des Quraysh, les musulmans migrent de Makka à Yathrib (Médine) ; cette migration est appelée Hégire (Hijra).

Le calendrier islamique est basé sur cette émigration. Il ne commence cependant pas à la date précise du départ du Prophète de La Mecque ni de son arrivée à Médine, mais il débute au premier jour de la nouvelle année du calendrier lunaire employé à cette époque par les Quraysh, dans laquelle cet évènement a eu lieu ; c’est-à-dire environ trois mois et demi avant l’Hégire. Ainsi donc le 1er Muharram de l’an 1 de l’Hégire correspond au 18 juillet 622 du calendrier grégorien.

630.  Conquête de Makka.

632.  Mort du prophète Muhammad, que la paix soit sur lui.

632-661.  Époque des quatre premiers califes (Abû Bakr Aç-Çiddîq, ‘Umar Ibn al-Khattâb, ‘Uthmân Ibn ‘Affân et ‘Alî Ibn Abî Tâlib). Capitale : Madîna al-Munawwara (Médine).

 

632-634.  Époque d’Abû Bakr Aç-Çiddîq, le premier Calife (m.634).

633.  Invasion arabe de la Mésopotamie sous le commandement de Khâlid Ibn Walîd (m.642), général d’un exceptionnel génie militaire, qui conquiert Al-Hîra, ville ancienne située au sud de l’actuelle ville de Kûfa. C’était la capitale de Chaldée.

634. Invasion de la Syrie. Khâlid Ibn Walîd réalise l’exploit unique de traverser le désert, d’Iraq vers la Syrie, avec son armée.

Victoire des Arabes sur l’armée byzantine d’Héraclius, près de Jérusalem (Al-Quds).

634-644.  Époque de ‘Umar ibn Al-Khattâb, le deuxième Calife (m.644).

635. À la suite d’une contre offensive d’Héraclius, Khâlid se retire en un premier temps au sud de la rivière Yarmûk, puis attaque et remporte la victoire sur les forces byzantines lors de la fameuse bataille de Yarmûk.

637. Bataille de Qâdisiya : l’armée perse est vaincue et cède tous ses territoires à l’ouest du Tigre.

637-638.  Conquête de la Mésopotamie sous le commandement du général Abû ‘Ubayda Ibn al-Jarrâh (m.639), et fondation des villes de Baçra et de Kûfa. Dès lors, la Mésopotamie prend le nom d’Iraq.

638. Jérusalem, Al-Quds en arabe, se rend au Calife ‘Umar Ibn Al-Khattâb.

639. Premières incursions arabes en Arménie menées par Abû ‘Ubayda.

640. La Palestine est entièrement conquise.

641. L’Égypte est conquise par les Arabes, dirigés par ‘Amr Ibn Al-‘Âç (m.663).

642. Victoire sur les Perses à Nehavand.[3]

643. Fin de la conquête de la Perse et de la Tripolitaine (Libye d’aujourd’hui).

Les armées arabes atteignent le Sind (Pakistan).

644-656. Époque de ‘Uthmân Ibn ‘Affân (Osman), troisième calife (m.656).

647.Conquête de Barka (aujourd’hui en Libye).

649.Conquête de Chypre.

 

VIIe siècle : seconde moitié

655. Bataille de Lycie[4] où la flotte musulmane détruit l’armada byzantine.

656-661. Époque de ‘Alî Ibn Abî Tâlib, le quatrième Calife (m.661).

657. Batailles de Jamâl et de Çiffin entre ‘Alî et Mu’awiya Ibn Abû Sufyân (m.680).

661-750. Califat Omeyyade. Capitale : Dimashq (Damas).

665. Début de la conquête du Maghreb (Tunisie, Algérie, Maroc).

670.  ‘Uqba Ibn Nâfi’ (m.683) entraîne les armées arabes de victoires en victoires en Afrique du Nord.

Fondation de la ville de Qayrawân (Kairouan en Tunisie).

673-678. Siège de Constantinople par les armées arabes.

680. Martyre de Husayn Ibn ‘Alî lors de la bataille de Karbala (en Iraq).

 

Les Acteurs

Théologie et jurisprudence

Alqama An-Nakha’î (m.681), grand juriste. Il était élève d’Ibn Mas’ûd, un des Compagnons du Prophète.

*  Hammâm Ibn Munabbih (m.719), un des plus anciens compilateurs de Hadîths[5]. Il était élève d’Abû Hurayra, un des Compagnons du Prophète.

Lettres et culture

Abû Al-Aswad Ad-Dualî (m.688) ; fondateur de l’école de philologie de Baçra et grammairien. Il est considéré comme l’initiateur de l’utilisation des voyelles (représentées par des signes diacritiques ou accents) en langue arabe.

*  Les poètes Hasan Ibn Thâbit (m.659) connu pour sa poésie élogieuse du Prophète ; Al-Hutayah (m.674) célèbre pour ses satires ; et Jamil de Médine (m.701) fameux pour la forme ghazal (poésie d’amour).

Divers

Construction en 670 de la mosquée de Qayrawân en Tunisie par ‘Uqba Ibn Nâfi’. C’est le premier édifice islamique d’Afrique du Nord.

*  Achèvement en 691 de la mosquée de ‘Umar Ibn Al-Khattâb, appelé le Dôme du Rocher, à Al-Quds (Jérusalem).

*  Première utilisation de pièces de monnaie par les Arabes en 695. Introduction de pièces en or, le dinar (al-dinâr).

*  En 696, première utilisation de voyelles dans l’écriture du Coran.

VIIIe siècle : première moitié  

709. Fin de la conquête du Maghreb (Afrique du Nord) sous le commandement de Mûsâ Ibn Nusayr (m. 716) gouverneur de l’Ifrîqiya[6].

Début de la conquête de la Transoxiane[7] sous le commandement de Qutayba Ibn Muslim (m.715), gouverneur du Khurâsân[8]. Conquête de Bukhâra.

711.Mûsâ Ibn Nusayr envoie une armée en Espagne sous les ordres de Târiq Ibn Ziyâd (m.720). Târiq s’empare de Gibraltar[9], Séville, Cordoue et Tolède.

Le delta de l’Indus au Sind (Pakistan) est conquis par les armées arabes menées par le jeune général Muhammad Ibn Qâsim (m.715).

La ville de Samarkand (aujourd’hui en Ouzbékistan) est prise par Qutayba Ibn Muslim.

713. Muhammad Ibn Qâsim conquiert Multân (aujourd’hui au Pakistan).

Qutayba Ibn Muslim prend Kâbûl en Afghanistan.

715. L’Empire arabe s’étend de l’Espagne aux frontières de la Chine.

718. Les Arabes attaquent à nouveau Constantine mais ne parviennent pas à prendre la ville.

720. Après la conquête de l’Espagne et du Portugal, les Arabes pénétrèrent en France.

Conquête de la Sardaigne.

732. L’avant-garde arabe, dirigée par `Abd Ar-Rahmân Al-Ghâfîqî (m.732), est stoppée près de Poitiers, à environ 300km au sud-ouest de Paris.

Les Acteurs

Théologie et jurisprudence

* Les fameux juristes et théologiens Ibrâhîm Nakhâ`î (m.713) Shaykh Hammad (m.737).Ce dernier est le maître de l’Imâm Abû Hanîfa.

* Le grand mystique et enseignant Abû Sa`îd  Ibn `Alî Hasan Al-Baçrî (m.729), connu sous le nom de Hasan Baçrî. On dit qu’après son décès, les habitants de Baçra étaient si occupés par ses funérailles, que la prière de l’après-midi n’a pas eu lieu dans la mosquée puisqu’elle était déserte !

* Imâm Zayd Ibn `Alî Zayn Al-Âbidîn (m.740), fondateur de l’école zaydite de droit, et auteur de Al-Majmû fî al-Fiqh (L’Ensemble de la Jurisprudence), un des plus anciens recueils de jurisprudence islamique. Sa composition était si bien appréciée que tous les auteurs postérieurs ont gardé la même présentation : le premier chapitre consacré aux ablutions, le deuxième aux prières, suivi des différents actes d’adoration et obligations, puis en fin d’ouvrage, les chapitres consacrés aux relations humaines. Ce livre contient un chapitre sur le Siyar (Le Comportement des Dirigeants en Temps de Guerre et de Paix), ce qui constitue le premier exposé de Loi Internationale[10].

* Le philosophe et théologien Waçîl Ibn ‘Atâ (m.748), élève de Hasan Baçrî, qui fonde l’école des Mutazilites.

Sciences et technologie

*  Le Prince Omeyyade Khâlid Ibn Yazîd (m.704), un des premiers grands expérimentateurs du monde musulman qui, en chimie et en physique, substitue l’expérimentation objective à la spéculation.

*  Le légendaire Muhammad Ibn Sîrîn (m.728) qui a développé la science de l’onirologie et que l’on a récemment comparé à Freud.

*  Nadhar Baçrî, auteur du premier traité sur la géographie de l’Arabie, publié en 740.

Lettres et culture

*  Les poètes Akhtâl (m.710), Al-Farazdaq (m.728), Jarir (m.728) et ‘Umar Ibn ‘Alî Râbiah (m.712 ou 720). Ce dernier a développé la forme du ghazal (poésie d’amour).

*  Le Calife Walîd Ibn Yazîd (m.744) qui était également connu pour sa poésie.

*  L’écrivain Ibn Muqaffa’ (m. 756) dont la pièce maîtresse Kalîla wa Dimma est la traduction, avec ajouts, d’une œuvre en ancien perse, qui était elle-même une traduction basée sur l’œuvre sanscrite de Bidpay, Panchatantra. Ce dernier enseigne la politique et la morale grâce à des fables. Certaines de ces histoires ont été reprises plus tard et racontées par des auteurs européens comme dans les Fables de la Fontaine.[11]

Divers

*  Début de la construction en 705 à Damas de la Jâmi’a Masjid (Grande Mosquée) sous la dynastie des Omeyyades.

*  Début de l’art islamique et de la peinture.

*  À partir de 732, les Arabes font la distinction entre la science de la médecine et la pharmacie. Les Arabes créent ainsi la science de la Pharmacie.[12]

[1]                 Cf. Muhammad Hamidullah.

[2]                 Pour plus de détails sur la vie du Prophète de l’Islam et sa mission, un des meilleurs livres en français reste celui de M. Hamidullah.

[3]                Nehavand : lieu se trouvant près de la ville de Hamadân, en Iran actuel.

[4]                 Lycie : ancien pays d’Asie Mineure méridionale, situé en Turquie actuelle.

[5]                Hadîth : Récit traditionnel rapportant un acte, une parole ou une approbation du Prophète Muhammad (que la paix soit sur lui).

[6]              Ifriqiya : nom désignant à cette époque le territoire comprenant la Tunisie et la partie orientale de l’Algérie actuelles.

[7]              Transoxiane : ancien territoire correspondant à peu près à l’Ouzbékistan actuel, dont la capitale était Samarkand, et Bukhâra, l’une des principales villes. On désigne ce territoire par l’expression « Ma Wara’ an-Nahar (Ce qui se trouve au-delà de la rivière)», sous-entendu Jayhûn. Le fleuve Amou-Daria, anciennement Oxus, étant appelé  Jayhûn en arabe.

[8]               Khûrâsân : région située au nord-est de l’Iran.

[9]                Gibraltar : cette ville tire son nom de l’expression Jabal at-Târiq, la Montagne de Târiq, du nom de Târiq Ibn Ziyâd.

[10]           Cf. Hamidullah (11).

[11]              Cf. Garaudy, Ifrah.

[12]              Cf. Ifrah, Wojtkowiak.

Articles liés

Tags

Partager

Exprimez-Vous